Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 Aug

Décembre 1972 : La grève de la faim de 19 sans-papiers tunisiens à Valence

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Chroniques sociales et politiques, #immigration, #migrants tunisien(ne)s

IL ETAIT UNE FOIS LES MIGRANT(E)S TUNISIEN(NE)S

 

 

 

 

 

Pour ce troisième texte dans la série « Il était une fois les migrant(e)s tunisien(ne)s » j’ai tenu à rappeler ici l’importance de cette première grève de la faim déclenchée à Valence en décembre 1972 par des travailleurs tunisiens qui va, en fait, inaugurer un cycle de grèves de la faim collectives dans toute la France. Dès lors, la grève de la faim, cette « arme des faibles » comme disait le regretté Saïd Bouziri, entrera comme le moyen de lutte et de mobilisation privilégié des sans-papiers en France au cours des décennies qui vont suivre comme par exemple en 1981-82, 1991-92, 1996-98, 2006, 2008, 2013 …

 

Certes il n’y avait pas que la grève de la faim dans le répertoire des sans-papiers, puisque ce type de lutte s’accompagnaient toujours d’autres formes telles les occupations de locaux administratifs, les meetings, manifestations … sans oublier les recours juridiques qui sont un outil d’intervention permanent qui accompagne les grèves. Mais la grève de la faim restera néanmoins centrale dans les mobilisations.

 

***

 

« Décembre 1972 : La grève de la faim de 19 sans-papiers tunisiens à Valence »

 

Tout commence à la mi-décembre 1972 à Valence : une descente de police dans un hôtel au cours de laquelle dix-huit travailleurs tunisiens sans papiers sont arrêtés et menacés d’expulsion par décision de la préfecture de la Drôme en application des circulaires Fontanet-Marcellin.
 « Du côté de l'administration, on déclare que les dix-huit ouvriers tunisiens se trouvaient en situation irrégulière car ils ne possèdent ni carte de séjour ni carte de travail. Selon les ouvriers, leurs patrons respectifs refusaient de leur donner des feuilles de paie. Ils ne pouvaient donc obtenir leur carte de travail, elle-même nécessaire à l'obtention de leur carte de séjour » (cf. « Le Monde »).

 

Valence : Solidarité avec les grévistes

 

Le 15 décembre, deux d’entres-eux - rejoints par trois Français dont un aumônier membre de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne (JOC)  - commencent une grève de la faim dans les locaux de la cure de l’église Notre Dame à Valence. Le 17, trois autres sans-papiers se joignent à leur tour à la grève. 

 

Nous sommes à la veille des fêtes de Noël et la ville est en émoi par cette information et cette nouvelle forme de lutte qu’est la grève de la faim. Le samedi 23 décembre, 1500 personnes défilent dans la ville (Le quotidien « Le Monde » parle lui de quelques centaines alors que d’autres annoncent « cinq milles personnes »). L'action des grévistes de la faim est soutenue par la CFDT, le PSU et le PCF. De même des militants du « Comité pour la Vérité sur la mort de Mohamed Diab », (ce travailleur algérien tué d'une rafale de mitraillette dans un commissariat de Versailles le 29 novembre 1972), se sont rendus dans la Drôme pour apporter leur soutien aux grévistes.

 

Le soir de Noël, les prêtres de quatre églises de la ville inaugurent une forme de protestation inédite : la « grève de la messe ». « Des Tunisiens exploités par un gros producteur de fruits et légumes de la région ont décidé de faire eux aussi une grève de la faim pour réclamer le minimum. À savoir une paie et des fiches de paie ! « Eux qui étaient entassés dans des bâtiments pour dormir à tour de rôle, trouvent auprès du prêtre, de la rebelle et des autres bénévoles investis dans la lutte, un peu de réconfort » dira Odile Favrat membre du comité de soutien et de l’ASTI de Valence.

 

Voici  ce qu’écrivent des militants libertaires à ce sujet « Toute cette histoire a commencé un matin de décembre 72 quand un ami déboule dans notre gourbi, pour nous avertir de l'arrestation d'une vingtaine de personnes place de la Pierre. "Ils ont été alignés contre un mur, mitraillette dans le dos, et puis [...] les flics les ont conduit vers le commissariat". On ne savait pas que c'était des clandestins, c'était nos voisins tout simplement... . Par des connaissances dans les aumôneries catho, nous avions contacté le père Laillet. Nous avions bien vu les gars du PSU pour nous aider, leur local était trop petit, rue de L'Isle. Au moment de la sortie de garde à vue, les copains de la rue, nos amis d'infortune, nous ont rejoints pour envisager leur résistance à l'expulsion. En chemin ils ont été rejoints par d'autres pourchassés par la circulaire Marcellin Fontanet ».

 

« La grève de la faim s'est achevée à Valence en raison des fêtes de noël » annonce dans son édition du 26 décembre 1972 le journal « La Croix-Magazine ». Alors même que d’autres sources parlent du 10 janvier comme date d’arrêt de la grève. Sans doute y a-t-il eu un accord pour une pause dans l’église durant les fêtes de noël et de fin d’année. Ou peut-être est-ce une des péripéties des pourparlers engagés avec la préfecture en vue de la régularisation et, comme chacun sait, il y a toujours, de part et d’autre, des moments de pression dans les négociations. Et la durée de la grève est toujours un enjeu dans ces négociations. D’ailleurs même sur la date réelle de démarrage de la grève de la faim il y a différentes versions puisque certains parlent du 8 décembre, d’autres du 14 ou encore du 15 décembre. De même à propos de la durée de la grève : 3 semaines ? 11 jours ? En fait cela vient toujours de qui en parle et quelle interprétation il donne de l'évènement.

 

Dans un document vidéo de l’INA voici ce qui est dit « Démunis de carte de travail, des ouvriers tunisiens devaient être expulsés. Ils ont obtenu gain de cause, hier soir, après 11 jours de grève de la faim dans les locaux de la cure de l'église Notre-Dame à Valence ».

 

La grève s’arrêta le 10 janvier 1973. « La grève a duré trois semaines. Tous les journaux avaient titré sur le fait qu’à Valence, 4 curés n’avaient pas célébré la messe de minuit ! La grève s’est arrêtée le 10 janvier, mais ça a permis d’en déclencher un peu partout en France. Et au final on a obtenu la première régularisation collective… » (Odile Favrat). 

 

La grève de la faim cette « arme des faibles »

 

En effet la grève de la faim des tunisiens de valence a été le déclencheur d’un mouvement sans précédent en France qui va voir se multiplier dans de nombreuses villes et régions des actions similaires qui dura jusqu’en 1975. Bien sur il y a eu la grève de Sadok Djeridi à Amiens en avril 1972 qui a donné lieu à une mobilisation et une solidarité sans précédent de la population. De même est-il besoin de rappeler la grève de la faim du regretté Saïd Bouziri et de Faouzia, son épouse, en octobre 1972 à Paris. Mais, incontestablement, la grève de Valence en décembre 1972 va inaugurer en fait un cycle inédit de grèves de la faim collectives qui fera tâche d’huile : Valence, La Ciotat, Marseille, Mulhouse, Paris, Montpellier,  Fos s/Mer, Toulon, Nice, Toulouse, Perpignan, Aix en Provence, La Rochelle, Lille, Strasbourg, Bordeaux, Toulouse, Bordeaux, St-Etienne … Quarante six grèves de la faim au moins ont ainsi été organisées entre le dernier trimestre 1972 et le 1er trimestre 1975. 

 

Les mesures Gorce (ministre des Affaires sociales) de juillet 1973 viendront, sous la pression des luttes, « assouplir » certaines des conditions imposées par les circulaires Fontanet-Marcellin et permettront ainsi, à la fin du processus, la régularisation de prés de 35.000 sans-papiers.

 

Comme à Valence la forte présence des tunisiens dans toutes ces grèves de la faim est un élément à relever. La raison est que les tunisiens sont, au début des années 70 de plus en plus nombreux à émigrer vers la France sans passer par le canal de l’Office nationale de l’immigration car ils pouvaient alors se faire régulariser dès lors qu’ils avaient un emploi ou un contrat sans autres conditions. Avec les circulaires Fontanet-Marcellin qui imposaient des conditions plus drastiques de logement, de durée de séjour … ils étaient de ce fait pénaliser comme d’ailleurs les marocains ou les turcs. Et de fait sur les 46 grèves répertoriées (entre décembre 1972 et mars 1975) les sans-papiers tunisiens étaient non seulement présents mais quasi-majoritaires dans plus des 2/3 de celles-ci. Il y aurait eu environ 400 grévistes tunisiens pour cette même période dont, pour les principales villes, 19 à Valence, 68 à Toulouse, 24 à Marseille, 20 à Vaise, 51 à Saint-Etienne, 10 à Nice, 18 à Cimiez, 20 à Aix en Provence, 12 à Mulhouse, et à Paris prés d’une centaine dans plusieurs églises. Ce n’est donc pas un hasard si le nombre de tunisiens régularisés qui était de 9.900 environ par an en 1971-72, avant les circulaires Fontanet-Marcellin, va quasiment doubler passant à plus de 20.000 en 1973.

 

Dès lors la grève de la faim entrera comme l’une des formes de lutte et de mobilisation privilégié des sans-papiers en France comme par exemple en 1981-82, 1991-92, 1996-98, 2006, 2008, 2013 … Certes il n’y avait pas que la grève de la faim dans le répertoire des sans-papiers, puisque ce type de lutte s’accompagnaient toujours d’autres formes telles les occupations de locaux administratifs, les meetings, manifestations … sans oublier les recours juridiques qui sont un outil d’intervention permanent qui accompagne les grèves. Ainsi les circulaires Fontanet-Marcellin qui ont été partiellement   abrogées par un arrêt du Conseil d’État en 1975 suite justement à un recours engagé par 3 travailleurs immigrés (A. Da Silva (OS à Renault), Ali Ben Mohamed (mineur à Libercourt) et Tahar Allagui (maçon à Valence) soutenu par le Gisti. Mais la grève de la faim restera néanmoins centrale dans les mobilisations.

 

Mohsen Dridi
Le 24 août 2020

 

 

Voir la vidéo de l’INA sur la grève de valence  https://fresques.ina.fr/rhone-alpes/fiche-media/Rhonal00247/la-greve-de-la-faim-d-ouvriers-tunisiens-a-valence.html

 

 

 

Pour plus d’infos sur les mobilisations de sans-papiers : http://menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.com/2017/02/mobilisation-des-sans-papiers.html


 

Commenter cet article

Archives

À propos

Garder vive la mémoire d'une ville (Menzel Bourguiba ex-Ferryville) et de ses habitants