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18 Aug

De l’Etoile Nord-Africaine (ENA) à l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA)

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #migrants tunisien(ne)s, #immigration, #Vie associative-Citoyenneté, #Mémoire, mémoires, #Chroniques sociales et politiques

IL ETAIT UNE FOIS LES MIGRANT(E)S TUNISIEN(NE)S

 

« Il était une fois les migrants tunisien(ne)s » se veut un espace et une contribution pour rappeler les histoires à la fois singulières mais tellement collectives mais aussi les moments forts qui ont marqué la vie des migrant(e)s tunisien(ne)s en France. 

 

Il ne s’agit évidemment pas ici de distinguer artificiellement les militant(e)s d’origine tunisienne des autres, car en vérité les mobilisations de ces derniers se sont toujours déroulées dans un cadre plus large et collectif où la solidarité primait sur les particularismes. Bien sur cette dimension collective et cette solidarité prenaient sens selon les époques, tantôt en tant que maghrébins – comme par exemple au début du 20ème siècle avec l’AEMNA (Association des étudiants musulmans nord-africains), l’Etoile Nord-Africaine …, et tantôt dans le cadre général de l’immigration et de la solidarité français - immigrés après les années 1960-70. 

 

« Il était une fois les migrant(e)s » entend ainsi honorer la mémoire de ces militant(e)s qui, par leurs actions, individuelles et/ou collectives, ont contribué à faire avancer la bataille pour l’égalité des droits en France.

 

Mais il entend aussi - à travers eux - rappeler et honorer la mémoire de milliers d’autres militant(e)s anonymes qui ont participé et contribué à donner vie et consistance à cet engagement.

 

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Précédent texte : « il y a 49 ans à Amiens : non à l’expulsion de Sadok Djeridi »

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Pour ce second texte j’ai choisi justement d’évoquer, de manière évidemment succincte,  l’engagement, dans l’entre deux guerre en France, des étudiants et intellectuels tunisiens(ne)s sous le titre « De l’Etoile Nord-Africaine (ENA) à l’Association des étudiants musulmans nord-africains en France (AEMNAF) ».

 

Une précision toutefois l’Etoile Nord-Africaine (ENA) comme d’ailleurs l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA) ne sont pas des associations de tunisien(ne)s. L’Etoile Nord-Africaine, faut-il le rappeler, a été une organisation composée majoritairement de travailleurs immigrés algériens et très impliquée et attentive par la situation de l’Algérie. L’ENA qui subira la répression et dissoute à deux reprises se transformera après 1937 en PPA (Parti du Peuple algérien). Dès lors la principale revendication du mouvement sera l’indépendance de l’Algérie.

 

Cependant ce qui attiré mon attention sur ces deux expériences de l’ENA et surtout l’AEMNA - outre le rôle joué par ces deux associations dans une période historique sensible tant en France que dans les pays du Maghreb - c’est surtout l’implication des tunisien(ne)s dans ces deux dynamiques au point même que ces derniers occupaient sans discontinuité, de 1928 à 1935, la moitié des postes du bureau de l’AEMNA et même la totalité en 1937 notamment quand les étudiants néo-destouriens s’imposèrent.

 

Ce qui explique cette forte présence au sein de l’AEMNAF est évidemment le fait que les étudiants (y compris même les lycéens) tunisien(ne)s étaient, à cette époque, le groupe le plus nombreux parmi les étudiants maghrébins en France. La raison est, évidemment, l’insuffisance d’infrastructures scolaires en Tunisie dans le primaire et le secondaire et l’inexistence de l’enseignement supérieur poussant ceux qui veulent poursuivre leurs études et qui en ont les moyens n’ont d’autres choix que de venir en France. L’autre raison, concomitante, est la volonté de la régence de Tunis de poursuivre la modernisation de l’Etat et l’administration en prenant exemple sur les pays européens, va encourager l’envoi d’étudiants pour se former en France.

 

La présentation de l’ENA et de l’AEMAF qui va suivre est nécessairement partielle. Elle ne saurait prétendre à l’exhaustivité tant l’histoire de ces deux associations est riche et complexe qui plus est dans une période aussi sensible que l’entre-deux guerres en Europe. 

 

Mais, à la lecture des nombreux documents d’historiens, on ne peut pas ne pas relever certaines similitudes, à travers les différentes expériences associatives dans l’immigration, d’hier comme aujourd’hui, et en particulier la question récurrente de l’auto-organisation et l’autonomie des associations d’immigrés.


 
J’ai tenu enfin à ajouter les portraits de trois des principaux animateurs des ces expériences que sont  Salem Es-Chadly, Ahmed Ben Miled et Chadly Khairallah.

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De l’Etoile Nord-Africaine (ENA) à l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA) 

Avant la première guerre mondiale les Tunisiens vivant à l’étranger, notamment en Europe, étaient peu nombreux. On y trouvait surtout des étudiants. Bien sûr il y a toujours eu des déplacements vers les pays limitrophes (Libye, Algérie). Selon certaines sources prés de 4.900 tunisiens étaient recensés en 1886 en Algérie actifs surtout dans le petit commerce. Ce nombre ira néanmoins en diminuant pour ne plu s atteindre que 1300 personnes en 1926.

 

A signaler que, déjà, vers le milieu du 19ème siècle, la régence de Tunis, poursuivant l’œuvre de modernisation commencé par Ahmed bey, va envoyer quelques dizaines d’étudiants en France. D’une vingtaine pendant la Grande Guerre, ils passent à plus de 400 (lycéens compris) à la fin des années trente. Essentiellement constituée au départ d’étudiants cette migration ne s’est véritablement transformée qu’au début du 20ème siècle et surtout à partir de la 1ère guerre mondiale lorsque des milliers de tunisiens (et de maghrébins) ont été soit mobilisés dans l’armée française et sur les champs de bataille soit envoyés dans les industries d’armement afin de palier au manque de main d’œuvre.

 

Ces étudiants souvent politiquement proches du vieux Destour ou du Parti communiste tunisien se sont évidemment impliqués dans la vie associative en France qu’Il s’agisse d’ailleurs d’associations spécifiquement tunisiennes, peu nombreuses il est vrai à l’époque, ou d’associations maghrébines dans lesquelles les tunisien(ne)s y étaient très actifs. Ainsi une des toutes premières associations à se créer, dès 1918 à Marseille, est la Ligue des Tunisiens de France une association dont le but est de « Préparer et faire soutenir la défense des légitimes revendications des Israélites tunisiens et d'intervenir auprès des pouvoirs publics en faveur de tout Tunisien victime d'une injustice, d'un acte arbitraire, d'un abus de pouvoir, ou d’une illégalité ».Il faudra attendre 1935 pour voir se constituer 2 autres associations l’une à Montpellier (L’association des étudiants tunisiens de Montpellier) et l’autre à Nice (l’amicale tunisienne de la côte d'azur). 

 

 

ÉTOILE NORD-AFRICAINE (ENA) : Fondée à Paris en 1925-26 par Hadj Ali Abdelkader (ouvrier puis petit commerçant algérien et membre du Parti Communiste français) et Messali Hadj, l’Étoile Nord Africaine (ENA) est la première grande organisation de masse algérienne à s’être constituée en France. Du moins la première d’importance car il a bien existé dès 1912 une association à Marseille sous le nom de Solidarité algérienne. De même, à Lyon, a été créée l’association des travailleurs algériens (ATA) laquelle d’ailleurs rejoindra l’Etoile Nord-africaine quelques années plus tard. Regrouper les associations de maghrébins en France était un souci constant des militants de l’époque. (…).


La constitution de l’ENA, sous le régime juridique de la loi 1901 s’est faite en juin 1926 à l’issue d’une assemblée constitutive. D’emblée elle posera néanmoins la revendication de l’indépendance des colonies et notamment des pays de l’Afrique du Nord. Les principales revendications de l’ENA étaient : 1/ l’abrogation du statut de l’indigénat, 2/ la liberté de circulation, 3/ la représentation des nord-africains à la Chambre, 4/ la liberté de la presse et de réunion, 5/ le droit à l’électorat et l’éligibilité à toutes les assemblées, 6/ l’amnistie pour tous ceux qui sont contre le code de l’indigénat ou emprisonnés pour délit politique. (…). Historiquement l’ENA est issue de l’Union inter coloniale créée en 1921 et dirigée par Ho chi min et très liée au PCF. «L’Union inter coloniale est une association tiers-mondiste avant la lettre. (…) Toutefois la force montante de l’idée nationale favorise l’émergence d’associations «nationales» regroupant sur une base propre les coloniaux (…). Abdelkader Hadj Ali, successeur de Ho Chi Min, et d’autres militants algériens vont bientôt sortir les Maghrébins de l’Union inter coloniale, en transformant sa «section nord-africaine» en Etoile Nord-africaine ».

 

Abdelkader Hadj Ali a été le premier président de l’ENA. Celui-ci a d’abord été candidat, sous les couleurs du parti communiste, aux élections législatives de 1924 à Paris. Il sera remplacé à la présidence de l’ENA par le tunisien Chadly Khairallah en février 1927. Les 3 dirigeants (Hadj Ali Abdelkader, Messali Hadj et Chadly Khairallah) représentèrent l’ENA au congrès anti impérialiste de Bruxelles en 1928.

 

Très rapidement l’ENA va s’atteler à la constitution de nombreuses sections dans différentes villes et à la structuration du mouvement. Sa première grande initiative a été de lancer une campagne de soutien à l’insurrection du Rif marocain dirigé par Abdelkrim. Dès lors l’Etoile Nord Africaine va être soumise à la répression des autorités. Elle sera dissoute une première fois en 1929. Mais elle se reconstitue sous le nom de Glorieuse Etoile Nord Africaine (GENA). Un grand meeting de soutien à l’ENA fut à cette occasion organisé à Mutualité à Paris en octobre 1934 avec la participation de tous les partis de gauche (PC, socialiste, Radical-socialiste, la CGT…). Durant toute cette période et surtout suite aux émeutes fascistes de février 1934 l’ENA participa à toutes les grandes mobilisations et rassemblements contre le fascisme (…). En 1935 la Glorieuse Etoile Nord-africaine (GENA) sera à son tour dissoute. (…)  L’Etoile nord-africaine a publié dans un premier temps un journal sous le nom de l’Ikdam de Paris (interdit par arrêté en février 1927) remplacé en 1930 par El Ouma qui sera le journal de la Glorieuse ENA. (extraits. cf. « L'Immigration de A à Z »).

 


ASSOCIATION DES ETUDIANTS MUSULMANS NORD-AFRICAINS (AEMNA) : Rien d’étonnant également de savoir que les étudiants tunisiens, alors les plus nombreux parmi les maghrébins en France, ont joué un rôle important dans la création et l’animation de l’AEMNA (Association des étudiant musulmans nord-africains) en décembre 1927 dont le premier bureau fut présidé par le docteur Salem Es-Chadly, (premier psychiatre tunisien) et le docteur Ahmed Ben Miled en tant que secrétaire général. Bien sur la création de l’AEMNA en tant que structure d’accueil pour les étudiants nord-africains était une nécessité pour leur venir en aide y compris sur le plan matériel, mais on sait aussi qu’elle fut plus qu’encouragée par les dirigeants de l’Etoile Nord-Africaine qui souhaitaient élargir les espaces de mobilisation des maghrébins dans leur stratégie de lutte anticolonialiste.

 

Le premier congrès de l’AEMNA se tint à Tunis dans le local de la Khaldounya en août 1931. Le second eut lieu l’année suivante à Alger, le troisième congrès prévu à Fès, fut interdit, et dut se tenir à Paris en décembre. Le quatrième congrès eut lieu à nouveau à Tunis en octobre 1934, et le cinquième à Tlemcen en septembre 1935. En 1937 L’AEMNA deviendra l’AEMNAF (Association des étudiants musulmans Nord-Africains en France) sous la présidence de Saddok Mokadem, représentant l’aile modérée du Néo-destour. Il semble bien que l’émergence des nationalismes (tunisiens, marocains …) qui a pris le pas sur l’idéal maghrébin doublé de la répression par les autorités françaises contre les militants nationalistes, y compris en France, donna lieu à un recul de l’activité politique de l’AEMNAF. 

 

Face à la crainte d’une dissolution, doublée des soucis matériels et financiers et de la guerre qui s’annonce Saddok Mokadem décide de revenir à l’apolitisme des statuts. Dans les années 50 l’idée de lancer une UMEM (Union Maghrébine des Étudiants Musulmans) ne parviendra pas freiner la tendance aux particularismes et sera vite abandonnée. Les tunisiens, majoritaires à l’AEMNAF, pensaient déjà mettre sur pied une union nationale tunisienne. L’UGET tiendra en effet son congrès constitutif à Paris en 1953. Les étudiants algériens fondent l’Union Générale des Étudiants Musulmans Algériens (UGEMA) en juillet 1955, quand à l’UNEM pour les marocains elle se constitue en 1959.

Malgré cela l’AEMNAF restera jusqu’aux années 70 un lieu, le 115 Bd St-Michel. 

 

L’ENA comme l’AEMNA furent de véritables foyers de résistance pour de nombreux militants algériens, marocains et tunisiens. Ces derniers vont y jouer un rôle très actif à l’exemple de Salem Es-Chadly, Ahmed  Ben Miled, Slimane Ben Slimane, Hassen Saadaoui, Chedly Naïfar, Chadli Ben Romdhane, Tawhida Ben Cheikh (première femme médecin), Tahar Zaouche, Mohamed Sakka, M. Mohamed Attia, Salah Aouij, Sadok Mellouli, Abderrahman Alloulou, Rached Ladjimi, Ahmed Alloulou, Othman Sfar, Mustapha Baffoun, Noureddine Zaouche, Azzouz Boukhris, Ahmed Somiâ, M. Mellouli, Seghir Ayari, Taïeb Ghachem…).


 

Salem Ech-Chadli, (1896 – 1954)

Né à Monastir, le 24 février 1896, le docteur Salem Esch-Chadely a poursuivi ses études primaires à l’École franco-arabe de Monastir et a rejoint le Collège Sadiki parmi les 40 élèves reçus au concours en 1910. En décembre 1917, il se rend en France pour poursuivre ses études supérieures. Il collabore avec de nombreux leaders tunisiens tels Mohamed Bach Hamba, proche d’Abdelaziz Thâalbi et des leaders arabes tel le syro-libanais Chekib Arslan qui menaient une politique panarabe et anticolonialiste. Depuis, Salem Esch-Chadely a été étroitement surveillé par la police française.

Salem Ech-Chadli est l’un des fondateurs de l’Association des Etudiants Musulmans Nord Africains à Paris qu’il présida de 1927 à 1932.  L’AEMNA verra le jour en décembre 1927 dont voici la composition du 1er bureau : Président : Salem Echadly ; Secrétaire général : Ahmed Ben Miled ; Secrétaire général adjoint : Ahmed Bellafrej ; Trésorier : Mahmoud Larabi ; Assesseurs : Mohamed EL Fassi, Mohamed EL Ouezzane, Amor Laajimi. 
Quelque mois après la création du l’AEMNA, le résident général de France en Tunisie, Lucien Saint, convoqua la famille de Salem Echadly et l’incita à intervenir pour que cet étudiant cessa toute activité politique en France. D’ailleurs la police ne tarda pas à le convoquer pour le mettre en garde sous peine de recourir à son expulsion du territoire français. 
 

Chedly Khairallah (1898 – 1972)

Né le 10 mars 1898 à Tunis, Chedly Khairallah est un journaliste, écrivain et homme politique issu d’une importante famille de la bourgeoisie tunisienne.  Il fonde le journal Le Libéral en 1925. 

Arrivant à Paris pour suivre ses études à la faculté de droit il prend contact avec l’étoile nord-africaine nouvellement constituée dont il deviendra directeur de l’Ikdam, organe de l’ENA puis succède à Hadj Ali à la présidence de l’association. 
Chedly Khairallah fut le principal porte parole et l’orateur le plus en vu de l’ENA (Etoile Nord Africaine) lorsqu’il participe en février 1927, avec Hadj Ali et Messali Hadj au congrès anti-impérialiste de Bruxelles. 
Chedly Khairallah sera expulsé de France le 27 décembre 1927. Revenu à Tunis en 1929, il crée les journaux L'Étendard tunisien et La Voix du Tunisien, organes du Destour.
 

Ahmed Ben Miled (1902 – 1994)

Né le 2 mai 1902 à Tunis et décédé le 2 novembre 1994, est un médecin, syndicaliste et homme politique tunisien. Figure du Parti communiste puis du Destour, il publie plusieurs études sur l'histoire de la médecine en Tunisie. Premier Secrétaire Général de la jeunesse communiste, il participera à la fondation du parti communiste tunisien et se liera d’amitié avec le fondateur du mouvement ouvrier tunisien, Mohamed Ali El Hammi., auquel il consacrera d’ailleurs un livre.

En 1924, il est envoyé par son parti à Ferryville (Menzel Bourguiba) pour défendre les ouvriers d'une briqueterie en grève dont quelques-uns sont arrêtés. Il est aussi présent durant les événements ouvriers de Bizerte pour encadrer une grève et se voit en conséquence arrêté. Il sortira de prison en 1925 à la suite d'une mesure d'amnistie. 

Il passe son baccalauréat et s'inscrit à la faculté de médecine de Montpellier puis à celle de Paris. Il y rencontre les étudiants marocains à la Grande mosquée de Paris et contribue à la fondation de l'Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA) dont il deviendra secrétaire général en 1928.
 

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