Menzel Bourguiba, ex-Ferryville, ex Bordj-El-Caïd / Sidi-Saïd / Sidi-Redjal-El-Arbaïn / Sidi-Abadallah / El-Kçiba …
« Renonce à ton projet, lui dit
le caïd, si tu persiste, les poissons du lac te mangeront » voilà, de façon imagée, ce qu’aurait répondu à Décoret, riche et intuitif homme d’affaire français qui cherchait à lui
acheter ses terres, le chef du douar du Bordj El Caïd (ou Bled Bordj El Caïd). Bordj El Caïd (pointe du Caïd) où sera, selon Roger Xavier Lanteri, finalement construit
l’arsenal.
Voilà une thèse qui bouscule quelque peu celle jusque là admise qui laissait penser que la construction de l’arsenal et de Ferryville était une affaire qui s’est réglée entre Décoret, la marine française et la société immobilière nord africaine. Non seulement elle bouscule cette thèse mais encore elle remet un peu d’ordre dans la géographie et la distribution territoriale de la région. Cette thèse, que développe Roger Xavier Lanteri dans « Eléments d’histoire de Ferryville », met d’abord l’accent sur le fait qu’avant 1881 et le protectorat il y avait dans la région plusieurs douars, henchirs et terres que cultivaient les populations locales qui y vivaient. Mais il va plus loin puisqu’il décrit la manière dont sont réparties ces populations et ces douars sur le territoire. Evidemment il appui sa thèse en se basant sur les travaux de l’archéologue reconnu, qui a beaucoup travaillé sur la Tunisie, Paul Gauckler (1866 – 1911).
« Ferryville » selon une carte du lac de Bizerte édité en 1897 par le Service hydrographique de la marine, sera (en fait la ville n’est pas encore construite), « située au 37° de latitude Nord et 7°30’ de longitude Est ». Au passage il avait été question, à un moment, que l’arsenal soit construit non pas à Sidi Abdallah (ou Bordj El Caïd selon R.X.Lanteri) mais Menzel Abderrahman, de l’autre côté du lac. (Rendez-vous compte que nous ne serions pas là à échanger et raconter toutes ces histoires. Enfin nous l’avons échappé belle). Il semble que ce sont finalement les « bonnes » et vieilles recettes de backchich et de corruption qui auraient finalement décidé les politiques à faire le bon choix.
Au passage, avec le début de la construction de l’arsenal il y a eu la découverte de vestiges puniques et notamment la mosaïque des thermes de Fundus Bassianus (ici). Une fois cette mosaïque récupérée, l’endroit fut détruit (sans que l’on prenne même une seule photo nous dit M. Lanteri) pour raison de travaux de l’arsenal.
En premier lieu et contrairement à ce que tout le monde pense l’arsenal
n’aurait pas été construit sur le site de Sidi-Abdallah, lequel se trouvait à un autre emplacement près des « Trois Palmiers », mais sur celui, justement, de Bordj El
Caïd, celui-là même que Décoret cherchait à acquérir sans doute pour l’offrir à la Marine. Se trouvait au pied de la colline de Sidi-Yahia comme d’ailleurs tous les sites et douars,
henchirs ou Marabout. La colline était comme un point central dans toute la région et avait un « œil » sur l’environnement alentour (Guengla, Henchir El-Ksiba, Tindja …) et sur le lac
de Bizerte. Ne dit-on pas que Sidi Yahia a vraisemblablement été à l’emplacement même d’une nécropole punique sur laquelle aurait été construit, plus tard au moment de la présence espagnole en
Tunisie, un fortin. Comme quoi et comme partout il y a toujours une continuité dans les croyances et qui restent dans la mémoire collective. Mais c’est aussi la colline, haute de 77 mètres, qui
offrait les carrières de pierre pour les constructions de l’arsenal et de Ferryville.
Bordj El Caïd était, nous dit Roger Xavier Lanteri, bordé à l’ouest par Sidi Saïd « où sera construit le cercle naval et la nouvelle cité maritime, et dont le cimetière, les oliviers et les pommiers sauvages du Marabout (entre le stade et le cercle naval) survivront aux bouleversements ». Sidi Saïd était-il alors un douar ou seulement un Marabout voilà une question intéressante qui mérite d’être clarifiée.
Toujours selon R.X. Lanteri, il y a la zone qui représente l’avenue et la rue des arcades qui aurait été construite à l’emplacement du douar Sidi Redjal El Arbaïn. Sur une autre carte il est en effet fait mention d’un Djbel Labaïn qui surplombe la zone des Chlaghmïa, ce qui tendrait à confirmer ce que dit R.X. Lanteri mais alors il faudrait supposer que ce douar était important par son étendu. Or on sait que les Chlaghmïas sont considérés comme étant les plus habitants originaires de la région. Le seul petit hic c’est que de tout temps nous avons utilisé le nom de « Rdjel el arbaIn » pour désigné le fameux Marabout coincé entre le stade de la Marine et le cercle naval, comme on le voit sur l'une des cartes (le douar Sidi Saïd selon R.X. Lanteri).
Suivant encore R.X. L., lequel, du haut de la colline Sidi Yahia, nous
fait visiter, en surplomb, toute la vallée. « Goungla n’est pas à l’emplacement de Guengla mais au sud-ouest de la colline et à l’Est du « Passage à niveau » (le long du futur
chemin de fer) ». De même « au Sud de la future plage Rondeau, une grande lagune marécageuse interdit le passage vers les Trois palmiers ». En fait si l’on suit bien le cheminement
et les explications de notre auteur tout le bas de l’avenue, la plage Rondeau comme l’arsenal sont construit sur des terrains marécageux qui ont été entièrement recouvert de sable venant des
carrières.
Ce que semble, un peu, confirmer le Dr Georges Dufour (qui a fait construire l’hôpital de Ferryville) lorsqu’il écrit « Les terrains choisis pour l’arsenal bordent la rive sud-sud-ouest du lac de Bizerte, autour de la pointe du Caïd, sur une étendue de 5 kilomètres environ ; ils sont situés sur une langue de terre qui sépare le lac de Bizerte du lac Ichkeul (…). Toute la région de l’isthme est généralement plate ; on y rencontre des ondulations de sol qui ne dépassent guère 10 à 12 mètres ; cependant, au Nord de la pointe du Caïd, près des rives du lac de Bizerte, s’élève un large mamelon, à 77 mètres de hauteur au-dessus de la plaine environnante, appelé Sidi-Yahia, qui limite vers le Nord les terrains de l’arsenal ; le sommet du mamelon, les pentes qui bordent le rivage jusqu’aux palmiers de Sidi-Abdallah, constituent le domaine de la Marine. Tout près de là, séparés du lac par l’arsenal, apparaissent sur le fond de la plaine des groupes de maisons blanches : c’est la jeune cité de Ferryville. Nous avons vu, dans les courtes lignes d’histoire locale, que des petites villes puniques s’élevaient dans cette région. La pointe du Caïd divise l’arsenal de Sidi-Abdallah en deux parties, différentes par leur aspect et par leur destination. Vers le Nord s’étagent les contreforts de Sidi-Yahia, c’est la partie haute de l’arsenal ; là sera la « cité maritime » avec ses casernes, l’hôpital, les maisons d’habitation et les bureaux. Vers le Sud, c’est la plaine où s’élèvera la « cité industrielle », l’arsenal proprement dit ; plus loin, vers les palmiers et les ruines romaines de Sidi-Abdallah, s’étend une vaste lagune ou sebka, aux fonds de 0,10 m à 0,30 m, qui, dans l’avenir, sera comblée ; si l’arsenal doit s’étendre, c’est sur le sol nouveau recouvrant la sebka que s’élèveront les constructions. ; des ruines éparses dans la plaine témoignent qu’une population assez nombreuse devait habiter la contrée, depuis longtemps abandonnée et qui revit aujourd’hui ». Et un peu plus loin « La plaine qui forme l’isthme et la colline de Sidi-Yahia ont la même constitution géologique ; partout le sol est recouvert d’une épaisse couche de terre végétale qui repose sur un fond marneux ; (…) Auprès des palmiers de Sidi-Abdallah, les terres sont basses et marécageuses ; sur ce terrain, les ouvriers qui ont travaillé sur les chantiers de la route de Tunis ont été fortement éprouvés par les fièvres paludéennes ».
Bien sur, me direz-vous, il n’y a là rien de très grave ni de très important qui pourrait bouleverser l’histoire de cette ville. Non évidemment ! Si ce n’est qu’il est, néanmoins, intéressant et judicieux d’avoir plusieurs versions et plusieurs approches d’une même histoire. Ou plus exactement de ces bribes d’histoires, de ces bouts de mémoires éparses qui constituent la matière première sur laquelle travaillerons, je l’espère, demain les historiens.
M.D.