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24 Mar

« Une grève de l'alimentation » à Ferryville

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Mémoire, mémoires

grève« Non, ce ne sont pas des garçons épiciers ou bouchers qui ont cessé le travail, c'est bien moins banal. Des consommateurs tunisiens, écœurés de payer la viande des prix astronomiques, ont décidé de s'en passer momentanément ».

 

C’est par ces mots que commençait l’article du journal. Une « grève de l’alimentation ». Eh bien, oui, cela arrive ! Et qui plus est à … Menzel Bourguiba. Ou pour être tout à fait précis à Ferryville et en 1926.

 

Bon c’est vrai, le parallèle est tentant avec la situation actuelle à Menzel Bourguiba comme partout ailleurs dans le pays, avec l’inflation galopante y compris sur les produits de premières nécessités. Certains  y trouvent d’ailleurs leur bonheur, et, comme à chaque fois dans les situations difficiles ou de crise, il y a toujours des truands qui s’enrichissent. Du coup… une grève de l’alimentation … ? (de nos jours on utiliserait les termes de boycott ou encore grève des consommateurs), ce ne serait pas si mal au fond. Les associations de défense des consommateurs et des citoyens, très dynamiques depuis la révolution, sont sur le qui-vive mais auront-elles les moyens d’aller jusque-là ?

 

Mais laissons là ce parallèle, d’autant que ce n’est pas la raison première de mon papier d’aujourd’hui.

 

Je voulais juste rapporter cette petite histoire pour continuer à reconstituer le puzzle de l’histoire et alimenter la mémoire de Menzel Bourguiba. Donc une « grève des consommateurs » a bien eu lieu à Ferryville, mais c’était, il est vrai, en … 1926. Il y a de cela un bail ! Et c’est ce que rapporte le journal « les annales coloniales » en ce 26 juillet 1926.

 

Alors pourquoi cette grève ? Mais avant cela voyons ce que nous rapportait déjà ce même journal un mois plus tôt, soit en juin, lorsque dans un petit entrefilet il titrait « La vie chère » : « Un meeting contre la vie chère a eu lieu à Ferryville. A l'issue de la réunion les protestataires ont parcouru les différentes rues de la ville en chantant et en conspuant les boulangers qui ont dû fermer leurs vitrines ».

 

Mais sans plus de détails sur les raisons de cette protestation ni qui en était à l’origine. Peut-être est-il utile et important de rappeler qu’en cette année 1926 il y a eu une crise financière qui a secoué la France, même si celle-ci n’a été finalement que relativement légère. Mais une crise tout de même qui a été à l’origine de plusieurs changements de gouvernement dans la IIIème république. De plus nous somme dans l’entre-deux guerres et cela était peut-être les premiers signes annonciateurs la grande dépression de 1929 venue des Etats-Unis. C’est donc dans un tel contexte que les autorités coloniales en Tunisie avaient, pour leur part, cherché à prendre un certain nombre de mesures pour tenter d’endiguer l’augmentation du coût de vie.

 

Peut-être y a-t-il d’autres raisons locales qui expliquent cette grève, mais peu importe les faits sont là, il y a bien eu une importante contestation contre la vie chère à Ferryville en juin et juillet 1926. On sait seulement, toujours d’après le journal, que les ouvriers de l’arsenal y étaient très impliqués. Pouvait-il d’ailleurs en être autrement ? Ce sont comme toujours les ouvriers de l’arsenal qui étaient à l’origine des mouvements sociaux à l’époque. Pour plus de détails sur ce mouvement voilà ce que nous rapporte le même journal daté du 26 juillet 1926 - c’est-à-dire un mois après la première protestation contre la vie chère – dans un nouvel article avec pour titre « Une grève de l'alimentation ». « Ce furent les ouvriers de l'Arsenal de Ferryville qui prirent l'initiative courageuse de cette grève de l'estomac. Ils décidèrent de ne pas acheter de viande, durant deux jours, en manière de protestation contre les prix. Des papillons furent glissés sous les portes et distribués en ville, invitant la population à s'abstenir de manger de la viande pendant quarante-huit heures ». « Un Tunisois qui se trouvait dans cette ville a pu constater avec quelle unanimité la population a accepté cette restriction qui n'était pas tout à fait du goût des bouchers. Quelques-uns ont fermé leurs boutiques, mais d'autres qui ont voulu persister en ont été pour leurs frais ». Et il termine l’article « Ainsi pourraient bien passer, du moins, la gloire et le règne de la mercante, si l'exemple des ouvriers de Ferryville était suivi. Sans compter que les consommateurs s'apercevraient, pour le plus grand bien du franc, qu'il n'est pas si difficile de se restreindre ».

 

Cf. Gallica : Les annales coloniales (juin - juillet 1926).

 

Mohsen Dridi

 


 

Voici le commentaire envoyé par J-P Bruckert que je reproduis tel quel avec son accord, cela va de soi.

 

Bonjour Mohsen, 

Pour compléter votre papier sur la cherté de la vie, un extrait d'une communication que j'ai faite à un colloque sur les administrations coloniales. 

Le thème de la cherté de la vie, une cherté probablement due à la présence inflationniste de la Marine, notamment le prix du pain* , apparaît en effet dès le début de l’histoire de la cité** et il devient dès lors un leitmotiv de la vie ferryvilloise. 

Il parcourt les années vingt, où mille habitants manifestent en ville sur une question qui provoque, compte tenu de cette mobilisation, une réunion de conciliation à laquelle assistent le Contrôleur civil, la Municipalité et les boulangers***, les années trente, et encore le début des années cinquante comme en témoigne un reportage qu’un grand quotidien tunisois, La Presse de Tunisie, consacre à la ville. Il note que si le prix des légumes est comparable à celui de Tunis, ceux de la viande, des pommes de terre ou des fruits, sont supérieurs.

 

*Trois boulangers de Ferryville ont d’ailleurs été condamnés par la Cour d’appel d’Alger pour la vente de « matraques » non réglementaires, Journal de Ferryville, 17 janvier 1926.

** Nord Tunisien du 25 octobre 1908 et du 26 septembre 1909.

***Journal de Ferryville, 21 mars 1926 qui précise que le pain (de blé tendre) est vendu à Ferryville au prix de 2F le kilo contre 1,85 F à Tunis, soit 3 sous de plus.

 

L’hebdomadaire enfonce le clou dans la livraison suivante, le 28 mars, en mettant en manchette « À Paris le prix des farines ayant baissé le prix du pain passe de 1,85 F à 1,80 F. Après enquête plus approfondie, il y revient le 26 avril et conclut que la différence de prix ne devrait pas être supérieure à 1 sou. Journal de Ferryville, 20 et 27 juin 1926. La réunion décide que le pain sera vendu 2 sous plus cher qu’à Tunis.

 

Bien à vous

Jean-Paul BRUCKERT

 

 

(la photo provient d'une autre situation. Elle n'est là que pour illustrer le propos)

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Jean-Paul BRUCKERT 03/04/2013 01:04

Voici le commentaire envoyé par J-P Bruckert que je reproduis tel quel avec son accord, cela va de soi.

Bonjour Mohsen,

Pour compléter votre papier sur la cherté de la vie, un extrait d'une communication que j'ai faite à un colloque sur les administrations coloniales.

Le thème de la cherté de la vie, une cherté probablement due à la présence inflationniste de la Marine, notamment le prix du pain* , apparaît en effet dès le début de l’histoire de la cité** et il
devient dès lors un leitmotiv de la vie ferryvilloise.

Il parcourt les années vingt, où mille habitants manifestent en ville sur une question qui provoque, compte tenu de cette mobilisation, une réunion de conciliation à laquelle assistent le
Contrôleur civil, la Municipalité et les boulangers***, les années trente, et encore le début des années cinquante comme en témoigne un reportage qu’un grand quotidien tunisois, La Presse de
Tunisie, consacre à la ville. Il note que si le prix des légumes est comparable à celui de Tunis, ceux de la viande, des pommes de terre ou des fruits, sont supérieurs.

*Trois boulangers de Ferryville ont d’ailleurs été condamnés par la Cour d’appel d’Alger pour la vente de « matraques » non réglementaires, Journal de Ferryville, 17 janvier 1926.
** Nord Tunisien du 25 octobre 1908 et du 26 septembre 1909.
***Journal de Ferryville, 21 mars 1926 qui précise que le pain (de blé tendre) est vendu à Ferryville au prix de 2F le kilo contre 1,85 F à Tunis, soit 3 sous de plus.

L’hebdomadaire enfonce le clou dans la livraison suivante, le 28 mars, en mettant en manchette « À Paris le prix des farines ayant baissé le prix du pain passe de 1,85 F à 1,80 F. Après enquête
plus approfondie, il y revient le 26 avril et conclut que la différence de prix ne devrait pas être supérieure à 1 sou. Journal de Ferryville, 20 et 27 juin 1926. La réunion décide que le pain sera
vendu 2 sous plus cher qu’à Tunis.

Bien à vous
Jean-Paul BRUCKERT

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