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09 Apr

Quand Menzel (re)fait son cinéma !

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Chroniques culturelles

olympia ok« Historiquement, le cinéma est né quand la première projection publique dans une salle obscure a été organisée. Il n’est pas né quand les premières vues ont été tournées ou quand la première projection individuelle ou privée a eu lieu. Linguistiquement, pour désigner l’espace de projection, l’expression communément utilisée est : « le cinéma ». Nous disons « aller au cinéma » alors que ce n’est pas le cas pour la musique ou la peinture entre autres : nous disons « aller à un concert » et « aller à une galerie ». L’existence du cinéma en tant que tel est donc liée intrinsèquement à l’existence de la salle. Quand la production du film est achevée, c’est grâce aux distributeurs et aux exploitants que les œuvres sont partagées par les spectateurs ». C’est simple et clair à la fois. Et très justement dis. En parcourant une intéressante étude sur le cinéma en Tunisie j’y ai trouvé ces quelques lignes qui n’ont fait que confirmer ce que je pensais de la situation du cinéma en général et à Menzel Bourguiba en particulier. Pensez donc il y avait quatre salles de cinéma à Menzel - des salles qui existaient depuis l’époque de Ferryville – lesquelles sont, aujourd’hui, toutes fermées. Mais il n’y a là rien de particulier car c’est toute la Tunisie qui pâtie de ce problème. Aujourd’hui en effet le parc ne compte plus qu’une quinzaine de salles dans tout le pays[1]. Et qu’il y a même des régions entières où il n’y a quasiment aucune salle. C’est dire l’ampleur de la crise. Une des raisons de cette descente aux enfers du cinéma c’est le recul de la culture cinématographique en Tunisie – comme d’ailleurs, tout simplement, de la culture générale[2] et artistique - et l’on s’en rend pleinement compte quant on voit la situation des ciné-clubs ou encore la fréquentation lors des festivals. Les salles de cinéma, qui ne veulent pas fermer, choisissent de se reconvertir en salles de … mariages C’est paraît-il plus rentable.  

 

Et pourtant la Tunisie a une petite certes mais néanmoins intéressante histoire avec le cinéma. Bien sûr quant on parle cinéma on pense immédiatement aux grands pays qui ont une longue tradition en la matière (Les Etats-Unis, l’Inde, l’Egypte, la France, l’Italie, la GB …). Mais la Tunisie, petit pays, n’est pas du tout en reste car le cinéma y fut introduit très tôt puisque c’est en 1896 que les Frères Lumière commencent à tourner des vues animées dans les rues de Tunis et que l’année suivante, c’est notre compatriote Samama Chikli[3], grand pionnier du cinéma tunisien, qui va organiser les premières projections de films dans la capitale ; Que la première salle de cinéma à Tunis date de 1908 ; que le premier long-métrage réalisé sur le continent africain l’a été en Tunisie en 1919…

 

Quant au mouvement ciné-club c’est en 1946 que fut lancé celui de Tunis et le phénomène ne s’arrêtera pas en si bon chemin puisqu’en 1949 la Tunisie était déjà l’un des pays du continent africain possédant le plus grand nombre de ciné-clubs et l’année suivante allait voir se constituer la fédération tunisienne des ciné-clubs. Vingt ans plus tard, en 1970, la fédération des ciné-clubs comptera dans ses rangs quelques soixante mille adhérents. Et qu’on ne vienne surtout pas nous dire qu’il n’y a pas de public.

 

Quant à Menzel Bourguiba c'est semble-t-il entre 1914 et 1916 que vit le jour "Le Métropole", première salle de cinéma de la ville. A cette époque il passait, dit-on, des films muets en noir et blanc avec 2 séances par semaines (le jeudi pour les enfants et le dimanche pour les adultes)[4]. Plus tard la ville se dotera de 3 autres salles : l’Olympia, qui sera construit vers 1935 est aujourd’hui en ruine[5], le Rex et le Ferry-ciné devenu après l’indépendance le Mon-ciné. Quatre salles pour une population d’environ trente milles habitants à l’époque c’était vraiment important. Et le public ne boudait pas les séances et les films qui y étaient projetés avec un rythme de deux films par semaine (tous les mercredi il y avait un nouveau film). Les salles ne désemplissaient pas et c’est, à mon sens la meilleure réponse à cette idée, fausse par ailleurs, selon laquelle si le cinéma ne marche pas c’est faute de public. Tous les témoignages[6] vont dans ce sens. Car si aller au cinéma est un acte et un choix individuel il n’en est pas moins également un acte collectif car il offrait un certain partage. Tout cela favorisait le développement de la culture cinématographique. Et puis finalement que faut-il pour aimer le cinéma sinon avoir un peu de curiosité et laisser libre court à l’imagination et au rêve. Et à la liberté de création aussi. Est-ce trop demandé ? Et les trois salles (Métropole, le Mon-ciné et le Rex) offraient en été des projections en plein air (la salle de l’Olympia avait, pour sa part, un toit coulissant). « Un des plaisirs ferryvillois, l’été, est de fréquenter les cinés en plein air sous le ciel étoilé » rappelle Roger Xavier Lanteri. Aller au cinéma était un plaisir et véritable passion pour les ferryvillois et plus tard pour les menzéliens. Certains se souviennent aussi sûrement de ces écrans géants qui, à l’occasion de certaines fêtes commémoratives, étaient disposaient sur toute la largeur de l’avenue (devant le café de Paris) et où étaient projetés des films qui faisaient la joie de tous, petits et grands, assis à même le sol.

 

Le ciné-club de Menzel Bourguiba est né, quant à lui, en 1952. Jusqu’au milieu des années 1975 le ciné-club organisait ses activités et ses projections dans la salle du Métropole puis un moment dans celle du Mon-ciné (ex Ferry ciné). A partir de 1965 une nouvelle impulsion avait été favorisée par la création, à Menzel, du club des cinéastes amateurs qui avait participé aux premiers festivals de Kélibia[7]. Mais ce sont surtout les professeurs, les lycéen-nes et les étudiants qui constituaient alors majoritairement le public du ciné-club. Mais c’était un public relativement nombreux et assidu. Evidemment il y avait aussi le fait que le ciné-club restait surtout l’un des rares espaces de débats dans le pays, comme à Menzel, et cela en faisait inévitablement un peu un lieu de réflexions et de confrontations politiques. Et à l’image de tout le pays le ciné-club de Menzel eut à faire face à toutes les tracasseries bureaucratiques pour l’empêcher de fonctionner. Jusqu’à épuisement.

 

La révolution vient de lui redonner de la vigueur et le voilà reparti pour un tour. Cependant il semble qu’un nouveau danger pointe son nez à l’horizon. Certains milieux proches du pouvoir actuel ou peut-être en lien avec certains courants salafistes ne trouvent pas à leur goût la re-dynamisation du dit ciné-club et n’hésitent pas à le dénigrer. Mais heureusement le ciné-club de Menzel Bourguiba continue son bonhomme de chemin et il y a même en projet de créer un ciné-club enfants. Je conseille à ceux et celles intéressés par le cinéma d’aller faire un tour sur la page facebook du ciné-club de Menzel (http://www.facebook.com/pages/Cin%C3%A9-Club-Menzel-Bourguiba/171244616310942?ref=ts ). Et pour terminer j’espères que la révolution redonnera également aux menzélien-nes comme aux tunisien-nes le goût des salles obscures et des files d’attente devant les salles de cinéma.

 

Mohsen Dridi



[1] À l'indépendance, la Tunisie offre environ 44000 fauteuils, pour 71 salles dont 55 en format standard et 16 de format 16mm. Ce chiffre passe en 1960 à 62 salles en standard et 39 en sub-standard 16mm. La situation en 1960 donne une place de cinéma pour 27 habitants et le nombre de spectateurs est estimé à 6 millions. Le parc des salles comptait vers le milieu des années 60, une centaine de salles pour 60 000 fauteuils. Les ciné-clubs revendiquaient vers le milieu des années 70 soixante mille adhérents. Entre-temps, il y a eu la télévision, les magnétoscopes, les antennes paraboliques et le téléchargement. (cf. Vie et mort des salles de cinéma. Cinéafrique).

Une autre source indique qu’ en 1955, les salles de cinéma étaient au nombre de 116 ; en 1990, elles sont descendues à 78 ; en 1998 à 40, et en 2001 à 36 pour n'être aujourd'hui que 22.(cf. euro-mediterranée.blog. 2008)

 

[2] En 2009 une enquête nationale sur «Le Tunisien, le livre et la lecture», a montré que plus de 22% des Tunisiens interrogés avouent ne jamais avoir lu un livre et plus de 68% des personnes consultées admettent ne pas avoir lu un livre en 2009.

 

[3] Pionnier du cinéma tunisien, Albert Samama-Chikli (1872-1934 à Tunis) né dans une famille aisée d'origine juive espagnole est à l'origine d'une des premières projections cinématographiques en Tunisie en 1897. Ami des frères Lumière, il est aussi leur correspondant à Tunis. Pendant la Grande Guerre, sous l'uniforme, il est à la fois photographe et caméraman à la Section Photographique et Cinématographique de l'Armée. De retour à la vie civile, il tourne ses premiers films « Zohra » en 1922 et « La fille de Carthage » en 1924.

 

[4] Voici par exemple comment Marius Autran, dont les parents habitaient à Ferryville dans les années 1914 – 1921, décrit les choses à l’époque : « À l'extrémité méridionale de la rue Franklin, un cinéma procurait à la population quelques instants de détente deux fois par semaine : le jeudi pour les enfants, le dimanche pour les adultes. On y voyait rarement des Arabes assister à la présentation de films muets en noir et blanc. Nous étions loin du cinéma parlant et encore plus éloigné des films en couleur. Les images étant sous-titrées, les spectateurs lisaient à haute voix à l'unisson. Si le cinéma était muet, les spectateurs eux ne pouvaient pas l'être - observons toutefois que le vacarme aurait pu être infernal si tout le monde avait su lire. Hélas ! Il y avait encore bien des illettrés à cette époque . La clientèle de ce modeste cinéma était surtout française. Le petit peuple arabe en faisait rarement partie pour la simple raison qu'il n'avait pas d'argent pour payer les entrées » (cf. Le migrant seynois)

 

[5] Je ne peux m’empêcher ici de citer ce passage du blog de Michel Giliberti que je trouve très juste : « L’Olympia a participé de mon éducation puisqu’il y avait là, traînant dans chaque recoin, le souffle particulier d’une vie artistique. Je voyais des choses que beaucoup d’enfants n’avaient pas la chance de voir. De pièces de théâtre en films, de concerts arabes en spectacles de variétés, il régnait là et jusque dans les coulisses, une effervescence rare au milieu des décors et des instruments de musiques. J’aimais l’intime lumière du hall tendu de velours cramoisi et de son bar où l’on vendait, à l’entracte, des palmiers croustillants et des boissons chaudes ou froides. J’étais heureux sous les regards éthérés de Michèle Morgan, Danielle Darrieux, Ava Gardner et de tant d’autres stars dont les sublimes portraits en noir et blanc émaillaient les murs de cet espace feutré » (http://www.michelgiliberti.com/article-l-olympia-de-menzel-bourguiba-52159576.html)

 

[6] Voici ce que dit Nourredine sur le site de C. Jung : « Au niveau de la place Joffre, je ne manquais jamais de m'attarder pour voir les affiches des films de la semaine. Mon oncle maternel que l'on surnommait Papillon, travaillait à l'époque en tant que placeur au cinéma Bagure (L'Olympia) et j'avais l'avantage de bénéficier, deux fois par semaine, d'un billet de faveur. Par la force des choses, je suis devenu, dès mon jeune âge, un vrai cinéphile. Je n'ai pas manqué un seul film des séries d'Eddy Constantine, de Fernandel, de Gary Cooper, de Burt Lancaster et autres Gabin, Jouvet.. Des films comme ceux de Gabin « Quai de brumes », de Jouvet « Docteur Knock ou la victoire de la médecine », Gérard Philippe « Fanfan la Tulipe », restent entre autres, les repères de mon enfance de Ferryvillois de l'autre bout de la ville. D'un Titi autochtone, qui connaît tous les coins et recoins de la sa ville. La projection, avant le film, des « Actualités Tunisiennes », distribuées par la toute jeune maison de distribution cinématographique tunisienne SATPEC nous offrait l'occasion d'avoir un flash sur ce qui passait dans notre pays et dans le monde »

http://ferryville-menzel-bourguiba.com/sujetinteres/titiferry/noureddine.html

 

[7] Lors du festival de 1965 le club de Menzel Bourguiba présenta en compétition au festival de Kélibia le film du regretté Habib Chebil « l’ennui » et l’année suivante « le trésor caché ». Ainsi le club de Menzel était très actif lors des rencontres de la fédération tunisienne des cinéastes amateurs (FTCA).

 

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I
Ce sera ma petite référence pour la nouvelle histoire que j'écris. Et tiens, je participerai avec au festival de Kelibia :)
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M
toujours très bien décrit Mohsen
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Garder vive la mémoire d'une ville (Menzel Bourguiba ex-Ferryville) et de ses habitants