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15 Sep

Pour mémoire : Militants et ouvriers tunisiens entre les deux guerres à Ferryville

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Mémoire, mémoires

1920.jpgFerryville une ville industrielle cela va de soi compte tenu de son histoire en lien étroit avec le chantier naval de l’arsenal. Ferryville une ville ouvrière cela, également, va sans dire mais, il vaut encore mieux le dire. Bien sur elle n’était pas que cela car il faut le rappeler Ferryville était aussi une ville garnison avec une prédominance de la marine de guerre. Et tout, tant dans l’urbanisme que dans la sociologie humaine, dans les commerces, les services etc.… tout ou presque était fait pour faire en sorte que cette imprégnation  soit présente. Un véritable « label ». Jusqu’y compris au  recours aux ouvriers-militaires et chacun a encore en mémoire l’histoire de la caserne CFI. Les ouvriers militaires étaient des appelés qui faisaient leur service militaire comme ouvrier pour les besoins du chantier de l’arsenal. Même dans l’urbanisme tout avait été conçu pour que les officiers et les cadres de l’administration de la marine soient privilégiés puisque les premières cités construites, à proximité des principaux commerces et services, leurs étaient réservées. Alors que, comme chacun le sait, les cités ouvrières étaient plutôt construites à la périphérie de la ville comme au transvall, à la briqueterie voire même à Tinja. Il faudra attendre 1934 pour voir la première cité ouvrière construite en ville, la « nouvelle cité maritime » (la Cité). Certes des quartiers ouvriers existaient mais ils étaient le plus souvent le fait des habitants eux-mêmes (comme la grande ou la petite Sicile)  souvent européens (italiens et maltais) au moment du démarrage des chantiers de l’arsenal.

 

Dans un précédent papier (ici) j’avais justement abordé la question de la migration des européens en Tunisie et surtout des italiens, les plus nombreux, en reprenant la citation suivante que j’avais trouvée dans un journal « A Ferryville l’immigration italienne va se développer de manière importante avec la construction de l’arsenal et de la ville elle-même. (…). Italiens (surtout Siciliens, Calabrais), Maltais, mais également des algériens, marocains, soudanais … sont donc venus pour l’immense chantier de l’arsenal et c’est eux qui ont constitué l’essentiel de la main d’œuvre ouvrière. Les Français occupaient les emplois de la fonction publique ou l’armée. « Les véritables prolétaires sont les terrassiers et les manœuvres, dont le salaire ne dépasse guère 2,50 FR. à 3 FR. C'est grâce au bon marché exceptionnel de leurs  services que le Gouvernement du Protectorat a pu faire exécuter tant de remarquables travaux. Ce sont ces pauvres gens qui ont creusé, côte à côte avec les Fezzani et les Soudanais, les immenses formes de radoub de l'arsenal de Ferryville. Pendant des journées entières ils séjournaient dans une eau boueuse et fétide où ils contractaient souvent le germe du paludisme ».

 

« Italiens (surtout Siciliens, Calabrais), Maltais, mais également des algériens, marocains, soudanais … ». Quant aux Tunisiens, pas ou peu d’échos. C’était, Il faut le croire, le dernier des soucis des autorités de l’époque. Et c’est leur histoire et leur mémoire que je voudrais, dans ce papier, honorer. Mais les honorer, du moins ceux d’entre eux dont j’ai pu trouver quelques traces, d’une manière particulière. Ferryville ville ouvrière disais-je plus haut. Et une ville rebelle où le mouvement syndical et socialiste s’y sont développés relativement tôt. Et avec eux les conflits également.


Ainsi dès 1909 va voir se constituer le premier cercle socialiste affilié à la SFIO (section française de l’internationale ouvrière). De même de nombreuses associations, groupements ouvriers vont voir le jour « sous l’impulsion et l’influence des ex-ouvriers des arsenaux métropolitains qui étaient pour la plupart syndiqués avant leur installation en Tunisie » (cf. « Dualité ethnique et mouvement ouvrier en société coloniale » H.R. Hamza). Le premier syndicat crée à l’arsenal fut le Syndicat des travailleurs réunis du port militaire de Bizerte-Ferryville.

 

Bien sûr et jusque là ce mouvement était avant tout constitué de travailleurs français et européens, alors que les Tunisiens étaient peu représentés et leurs revendications totalement ignorées. Pire il y a même eu, au sein du mouvement syndical et politique, des courants hostiles aux Tunisiens, qui prônaient même plus ou moins ouvertement le « principe de l’emploi prioritaire de la main d’œuvre française ».  Eh ! Oui, les Tunisiens sont les grands absents de cette période. Et pourtant…

 

Il faudra patienter et attendre les années 1920 pour commencer à les voir émerger et devenir acteur de leur histoire. Il faut croire que traumatisme de la première guerre mondiale est passé par là. Il y a eu la transformation de la SFIO en SFIC (section française de l’internationale communiste) et de la CGTU (confédération générale du travail unitaire) ; mais également le développement du mouvement national avec la naissance du Destour (une cellule destourienne sera d’ailleurs créée à Ferryville dès novembre 1924) ; ou encore la constitution du premier syndicat tunisien la confédération générale tunisienne du travail (CGTT) avec Mohamed Ali El-Hammi.

C’est au cours de cette première période de l’entre deux guerres que l’on va assister à un essor du mouvement ouvrier tunisien qui trouvera un soutien relatif certes mais néanmoins important et décisif de la part du mouvement syndical et politique français. Et c’est dans ce contexte qu’à Ferryville vont apparaître des figures militantes du mouvement syndical.

 

Mais il y a eu également les espoirs déçus à l’époque du Front populaire et ses contradictions ; la naissance en 1937 de la seconde CGTT avec B. Gnaoui ; la radicalisation d’une partie du mouvement national avec la création du Néo-Destour ; il y a eu les événements sanglants de Bizerte en janvier 1938 et leurs répercussions à Ferryville ; puis vint la seconde guerre mondiale et la collaboration.

La fin de la guerre verra un regain de l’activité syndicale avec la création de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) avec F. Hached puis de l’Union syndicale tunisienne du travail (USTT) proche des communistes et, bien sur le développement de l’action nationaliste.

Puis vint l’indépendance en 1956. Une page se refermant laissant place à une nouvelle histoire qui, à son tour, vient de s’achever avec la révolution du 17 décembre 2010 – 14 janvier 2011.

 

Mais tourner la page, écrire une nouvelle histoire … ne veut pas dire être amnésique. La mémoire, à défaut de l’historiographie officielle, est là pour nous rappeler qu’à Ferryville aussi il y eut des gens, des hommes libres et dignes, notamment parmi les ouvriers. C’est la mémoire de ces gens ordinaires que je voudrais honorer:

 

En 1924, lors de la tentative de création, à l’arsenal, d’une section CGTT (Confédération générale Tunisienne du travail) de Mohamed Ali El Hammi, on cite les noms de deux ouvriers de l’arsenal qui ont été très actifs : Mohamed Bousbih et M. S. Bouabadallah.

 

En 1933, il y a eu un certain B. Tounsi, militant du PC qui va présider la section tunisienne (on disait alors indigènes) de la CGTU.

 

1934 : Parmi les membres actifs du syndicat de l’arsenal on retrouve : Mohamed Salah Bouabdallah, Mohamed Bousbih, Ali Sifaoui, Mohamed Doghmane. De plus Mohamed Salah Bouabdallah devint même responsable de l’union des syndicats de Bizerte en remplacement de Tahar Ben Salem appelé à d’autres fonctions à Tunis.

 

1935 : De nombreux ouvriers de l’arsenal (on dit qu’ils étaient proches du PC) vont subir la répression et seront arrêtés et condamnés à de lourdes peines : il y a Ch. Garali et Ben Hadj Sassi.

 

1937 : Le mouvement syndical (CGT) à Ferryville va connaître un développement important en raison notamment d’une plus grande participation des ouvriers tunisiens. Cela se traduit entre autre par l’élection, pour la première fois, de quelques-uns uns d’entres eux aux différentes instances du syndicat et notamment au bureau exécutif tels M. Boufajah (ou Boufahja) secrétaire-général adjoint et  Mohamed Medimegh trésorier-adjoint.

 

1938 : En raison du chauvinisme d’une grande partie des travailleurs français et de la désaffection des ouvriers tunisiens au sein de la CGT française, les élections dans les instances de la CGT vont connaître un recul des élus tunisiens. Et seuls un certain T. Chennouffi (en 1938) et M.S. Ben Hassen (en 1939) seront élus membres de la commission administrative.

 

Mohsen Dridi

 

P.S. : Merci à Fredj Hamdi qui m’a permis de prendre connaissance d’un travail réalisé par Hassine Raouf HAMZA en 1989 sur le thème « Dualité ethnique et mouvement ouvrier en société coloniale. Etude de cas : L’arsenal de Ferryville (1908 – 1939).

Tous les noms cités proviennent de ce document, très intéressant par ailleurs. Il serait bon d’aller plus loin et de rechercher si d’autres personnes les connaissent voire même s’ils ont encore de la famille à Menzel Bourguiba. Voilà du travail en perspective.

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