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01 Mar

Pour la défense et la généralisation du service public en Tunisie

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Chroniques sociales et politiques

ahd el Amen 1857Liberté, dignité et travail, tels sont, en substance, les revendications – ou plutôt les aspirations profondes - de la révolution en Tunisie.  La révolution tunisienne apparaît donc comme une révolution à la fois démocratique et sociale. Et ces deux dimensions sont indissociables même s’ils nécessitent des traitements et des moyens différents dans leur mise en œuvre et dans la pratique.

 

Démocratie et question sociale

 

Révolution démocratique ! Depuis un an maintenant la démocratie en Tunisie se construit en se cherchant. Elle prend appui bien entendu sur le pluralisme, le suffrage universel (et il faut l’espérer l’alternance), la liberté d’expression et une presse libre, la séparation des pouvoirs avec en particulier l’indépendance de la justice, etc. Jusque là nous sommes et restons encore dans la sphère du politique, passage obligé et point de départ incontournable pour l’instauration d’un véritable état de droit. On peut même dire que, à l’instar de tous les pays qui ont connu un processus de démocratisation, à commencer par les vieilles démocraties d’Europe, nous sommes, concernant la Tunisie, au niveau de la première génération des droits, celle des droits civils et politiques. La phase de transition que connaît actuellement la Tunisie et de laquelle dépend la rédaction de la nouvelle constitution et du système politique qui sera mis en place en est sinon l’expression à tout le moins l’une des expressions.

 

Et, sur ce plan, il faudra être extrêmement attentif à tout ce qui touche aux garanties qui seront mis en place en matière de libertés et veiller à ne pas re-tomber dans les mêmes travers que ceux que nous avons connus dès l’indépendance, qui sous prétexte de construction de l’état national l’on a complètement passé par perte et profit les droits et libertés individuelles et collectives considérés alors comme secondaires. La révolution tunisienne de 2010-2011 a, faut-il le rappeler, mis en évidence l’importance de la question de l’individu et de la personne humaine. Elle a même été, pour une large part, l’expression collective d’une multitude d’individualités qui se rejoignaient dans un destin et face à un adversaire commun. Il s’agit simplement maintenant, lors de la rédaction de la constitution, de reconnaître et de traduire cette dimension et faire en sorte que cet individu acquiert le statut de citoyen dans la nouvelle république tunisienne. L’inscription du respect absolu des libertés individuelles dans les textes et dans des institutions démocratiques est à mes yeux la principale œuvre de l’assemblée nationale constituante.

 

Révolution sociale ! L’autre dimension, en apparence différente, mais sur laquelle, néanmoins, repose la pérennisation de tout le processus de construction de la démocratie en cours c’est la dimension sociale de la révolution. La dignité passe, en effet, par le droit au travail, au logement, à l’éducation, à la santé, par une égalité et une équité entre les régions, une solidarité entre les catégories sociales, entre les générations … Et, sur ce plan, la Tunisie, malgré certains acquis, reste un véritable chantier qui attend d’être pris à bras le corps.

 

Au fond le peuple tunisien, les jeunes, les femmes, les travailleurs … qui ont « dégagé » le pouvoir en place n’ont fait, quand on y réfléchit un peu, que demander à ce que l’état tunisien revienne à sa vocation initiale, à savoir un état à la fois garant de la paix civile (en raison du monopole de la violence qu’il est seul à détenir dès lors, cependant, qu’il en acquiert la légitimité[1]) mais également de la justice sociale (par le biais de la politique sociale). Ils exprimaient par-là leur refus de l’OPA sur l’état et de sa quasi-privatisation organisée par (et pour) les Ben-Ali, Trabelsi et consorts. 

 

A vrai dire nous touchons là une question des plus importantes et des plus sensibles qui soit puisqu’il s’agit, rien de moins, que de la nature, de la place et du rôle et de l’état de droit dans la Tunisie d’aujourd’hui. Un état, que l’on voudrait impartial, du moins suffisamment autonome et neutre, et surtout à égale distance des intérêts particuliers et catégoriels. Cet Etat se doit d’assurer et de garantir un certain nombre de services aux citoyens et à tous les habitants du pays (en matière de sécurité, d’administration et d’activités d’intérêt général …). En un mot un état, civil et séculier, qui a le souci de l’intérêt général et commun. Bien sûr, me direz-vous, tout cela en théorie car, pour le reste et dans la pratique, on sait que les choses sont plus « compliquées » et que les dérives sont toujours à craindre. Sans doute ! Cependant l’essentiel réside, à mes yeux, dans le fait que le système – sous la pression de la société civile - arrive à se doter, pour prévenir ces dérives, d’instruments, de juridictions et d’institutions qui jouent le rôle de garde-fous et de gardiens de l’état de droit. Et à se démocratiser également. Mieux, l’état devenant lui-même justiciable, en tant que personne morale, donc pouvant être soumis à des poursuites.

 

L’état et le service public

 

Mais nous n’en sommes évidemment pas encore là en Tunisie, le débat étant en cours. Contentons-nous donc d’observer l’histoire de l’état que nous avons pour l’instant en Tunisie dans sa relation à la notion de service public. Et, en la matière, la Tunisie a une histoire particulière que pourraient nous envier de nombreux pays.

 

La Tunisie, rappelons-le, a déjà connu, au temps de Carthage, une certaine expérience de l’Etat et de l’organisation structurée et hiérarchisée de la vie de la cité.  Elle a également été, longtemps après certes, l’un des tous premiers pays à s’émanciper, progressivement, de la tutelle ottomane (tutelle qui a durée de 1574 à 1881) et que ce processus s’est notamment traduit, au cours des 18ème et 19ème siècles par une volonté de modernisation des principales fonctions et prérogatives de l’Etat (l’armée, l’administration, l’état civil, les finances, la réorganisation des municipalités et l’introduction de certains services publics (El-khadma el-oummoumya, la poste …)[2] entraînant ainsi une lente mais inéluctable sécularisation de l’état civil. La colonisation à partir 1881 a évidemment entreprit, à sa manière et à son profit[3], la réorganisation de l’Etat et de l’administration du pays et par voie de conséquence ne pouvait qu’accentuer le phénomène de sécularisation.

 

L’Etat tunisien né en 1956 et l’administration qui fut alors mise en place sont donc le produit, à la fois, des réformes commencées au cours des siècles précédents, de la réorganisation opérée et léguée par la colonisation ainsi que de la volonté de modernisation (et la tunisification) après l’indépendance, celle-ci prolongeant, objectivement, le processus de sécularisation. Bourguiba et le néo-destour, s’inspirant de l’esprit du mouvement réformiste (notamment destourien), avaient permis l’introduction et la généralisation, dès l’indépendance, d’importantes réformes en matière de scolarisation, de santé, de sécurité sociale, du statut personnel … Par ailleurs est-il besoin de rappeler qu’il existait également un autre courant réformateur lequel était porteur d’une vision plus progressiste. Ainsi dès les années 30 jusqu’à l’indépendance le mouvement ouvrier et surtout syndical (Mohamed Ali El-Hammi et Tahar Haddad avec la première CGTT en 1925, Belgacem Gnaoui et Ali El Karoui avec la seconde CGTT en 1937, Fahat hached avec la création de l’UGTT en 1946) a joué un rôle déterminant au sein du mouvement national. Et c’est ce rôle et cette place occupés par le mouvement syndical qui ont permis, une fois l’indépendance acquise, d’intégrer la question sociale comme donnée importante – bien que subordonnée à - de la construction de l’état national.

 

En résumé, on peut dire que depuis bientôt deux siècles des réformes essentielles furent introduites au niveau de l’administration. De même, et c’est essentiel, il y a eu la mise en place progressive d’un service public qui a touché les grands domaines et permis d’offrir des prestations en matière d’éducation, de santé, de transports, de cultures, de distribution du courrier, d’énergie, ainsi que tout un dispositif de protection sociale qui a été institué.

 

Et cela ne pouvait pas ne pas avoir de retombées dans la société tunisienne elle-même au point que l’on peut légitimement se demander si cette modernisation dans l’appareil d’état et donc de l’administration ne constitue pas finalement un des éléments singuliers mais essentiel de la personnalité et de l’identité de la république tunisienne, celui justement de la solidarité sociale comme facteur de cohésion nationale. Chaque Tunisien-ne étant considéré et se considère - par le fait, entre autre, de ce service public régulateur et générateur de lien - comme l’égal de l’autre. Tout au moins en droit, certes, mais c’est important.

 

Important pour la simple raison - mais oh! Combien essentielle – que cela institutionnalise l’égalité de toutes et de tous (ou presque) devant la loi et l’administration et du même coup permet à chaque Tunisien-ne de pouvoir se libérer de toutes autres tutelles qui pouvaient entraver ou limiter son autonomie et sa citoyenneté ! L’état national né de l’indépendance avait en effet commencé à libérer, partiellement il est vrai, le tunisien-ne de toutes les autres tutelles ou appartenances (notamment l’Aârrouchïa ou encore du système de corporations dans les corps de métiers). Toutefois, et sans doute en raison d’une part de cette conception prédominante dans l’esprit des néo-destouriens que la nation et la construction de l’état national doit prévaloir sur la société civile et les droits et libertés individuelles, et, d’autre part, de la confusion trop souvent entretenue entre service public et pouvoir politique il en résultat malheureusement une double appartenance voir allégeance de fait : à l’état cela va de soi, mais également au parti qui détient le pouvoir. Au point que par la force des choses le mélange des genres ne tarda pas à s’imposer dans l’esprit des Tunisien-nes. Cette conception devint même, après 1987 avec le régime ben Ali, un véritable système et nous avons alors assisté à une imbrication totale, un triptyque entre état-parti-clan familial. En fait le régime de Ben Ali accentua le phénomène déjà mis en place par Bourguiba pour n’en garder surtout que les aspects les plus néfastes. On assista alors à une véritable opération de privatisation de l’état et des services publics et donc, en conséquence, à un développement sans précédent de la corruption, du racket, du clientélisme, du népotisme … . Une gangrène. Non seulement au niveau de l’état et de l’administration mais également à celui des organisations nationales instrumentalisées par celui-ci et même, jusqu’à un certain point, du citoyen lui-même.

 

Et l’on comprend aisément le sens et la portée des aspirations de la révolution à la liberté, la dignité et au travail. Trois mots d’ordre qui symbolisent à eux seuls tout ce à quoi le régime de Ben Ali avait porté atteinte et foulé au pied. Le peuple demande simplement à ce que l’état tunisien revienne donc à sa vocation initiale. Et la défense du service public et de la protection sociale et sa généralisation en constitue même la pierre angulaire de cette vocation.  Et l’enjeu est de taille après la révolution.  Et ce au moins pour deux raisons.

 

En premier lieu il s’agit d’opérer une réorganisation en profondeur dans la conception même du service public, comme d’ailleurs plus généralement de l’état, en Tunisie. Cette conception étant trop marquée par l’idée, qui prévaut depuis l’indépendance (voire même longtemps avant puisque cela remonte aux origines du réformisme au 19ème siècle et par la suite au sein même des courants Destouriens du début du 20ème) à savoir que la priorité des priorités était la construction et la consolidation de l’état national. Que les autres dimensions notamment la nature des transformations économiques (quel mode de production, quelle redistribution des richesses …), sociales (la protection sociale …) ou démocratiques (surtout liberté d’expression, autonomie de la société civile …) étaient subordonnées à cette priorité. Et qu’en tout état de cause la réalisation du progrès social suppose la mise en place d’une administration (donc d’un service public) au service d’un exécutif fort. Rappelons-nous ce slogan de Bourguiba que le « grande bataille » était, après l’indépendance, celle pour le développement du pays. Le reste viendra après. Mais cela fait plus de cinq décennies que l’on attend un geste de l’état. En vain !

 

Un service public égal pour tous-tes

 

La révolution est venue tout bouleverser, elle permet de mettre enfin les pendules à l’heure ou du moins elle a permis de lever les obstacles qui empêchaient de remettre les pendules à l’heure. Mais même dans les pires moments, lorsque par exemple le pays était soumis aux snipers, aux incendiaires et aux voleurs de biens (et de rêves) il faut dire qu’une partie des services publics ont, malgré tout, continué à fonctionner et ont permis d’assurer un minimum de services indispensables aux citoyen-nes. C’est cette fonction et cette idée de continuité de l’état et des services qui doit aussi retenir notre attention. Et ce n’est pas du tout un simple fait du hasard que certains se sont évertués à vouloir briser - par la mise à sac et/ou la destruction de nombreux services - cette fameuse continuité de l’état. Quoi que l’on dise et bien qu’il faille envisager une réorganisation en profondeur de ces institutions, administrations et services publics et en particulier pour assurer plus d’égalité et d’équité[4] dans les services sociaux, ceux-ci demeurent un acquis à protéger. Et à démocratiser. Et, du point de vue des salariés çà n’est que justice puisque, faut-il le rappeler, c’est eux qui y contribuent le plus par leurs cotisations ![5] Mais le problème le plus inquiétant et grave c’est la persistance du processus de marginalisation et de paupérisation (Et-tahmich) enclenché sous le régime de Ben-Ali qui touche et gangrène de nombreuses catégories de la population, notamment parmi la jeunesse, et même des régions entières.

 

En second lieu le risque est grand de la mise en place de nouvelles formes de tutelles fondées sur d’autres critères que ceux de la citoyenneté et du droit. En un mot et sous prétexte que l’état n’est pas ou plus en mesure de remplir ses fonctions de redistributions des ressources ou même d’assurer celles qui lui sont normalement dévolues en matière de sécurité, de scolarisation, de solidarité, de santé, d’hygiène … se multiplient alors des « tutelles » plus ou moins privées, voire associationnistes (culturelles ou cultuelles) sous label évidemment caritatif et d’assistance et qui cacheraient en fait une opération de dépossession  rampante qui viendrait, petit à petit, supplanter le rôle de l’état en matière de protection sociale et de services publics. Les gens, les citoyen-nes seraient ainsi placés sous de nouvelles dépendances pour tout ce qui concerne le quotidien, devenant, à terme, les « obligés » de leurs bienfaiteurs, avec tous les risques que cela comporte. Les gens seraient ainsi dépossédés de leur citoyenneté et de leurs DROITS. De citoyen-nes ils deviendraient alors des assistés qui n’ont plus besoin de se mobiliser collectivement, quand c’est nécessaire, pour exiger l’application du principe d’égalité devant la loi. Après les dégâts du tristement célèbre fonds « 26-26 » les Tunisien-nes ne doivent pas se laissés tenter par les sirènes d’un autre assistanat. C’est le principe même de l’égalité et de l’état de droit qui serait alors remis en cause.

 

L’histoire des associations islamiques dans le monde arabe et en particulier en Egypte est édifiante en la matière. En Egypte par exemple afin de combler aux défaillances de l’état, ce sont les associations islamiques qui ont pris le relais dans les quartiers et les faubourgs des grandes villes et on a vu fleurir mille et une institutions s’occupant soit d’actions caritatives ou d’éducation, de santé …etc.[6].

 

Mais attention le reproche ici n’est pas à faire aux seules associations islamiques qui n’ont, au fond, fait qu’occuper l’espace laissé vacant par les services sociaux de l’état. On sait que la nature a horreur du vide. La critique vise avant tout et justement la démission de l’état dans son rôle de protection sociale. Et c’est ce que nous devons éviter en Tunisie.

 

Certes il y a eu les élections du 23 octobre qui ont donné une (relative) victoire des islamistes et leurs alliés. Les Tunisien-nes ont voté pour les conservateurs mais  si leur vote exprime un besoin d’affirmation (de repli) identitaire il ne signifie pas pour autant une adhésion au projet de société des islamistes. Les gens - soit par crainte d’un avenir trop incertain, soit parce qu’on leur a promis monts et merveilles non seulement dans l’au-delà mais surtout ici bas - semblent s’être accrochés à ce minimum vital que constitue l’identité arabo-islamique de la Tunisie. Mais peut-on construire un avenir pour toute une société, un pays et les générations futures en restant sur un positionnement de repli, arque-bouté sur ce minimum et sur un réflexe conservateur ?

 

La gauche progressiste, la question sociale et le service public

 

D’autant que rien ne dit que ces mêmes Tunisien-nes, notamment les jeunes, les femmes, les salariés et employés, y compris ceux qui ont voté pour Ennahdha, … ne soient pas partant pour adhérer à un projet de société qui leur redonne de l’espoir et une projection dans l’avenir, qui les fasse rêver aussi.

 

Regrouper les forces politiques de gauche est un pas indispensable. Mais il faut faire plus et construire un projet de société alternatif autant au conservatisme social et culturel qu’au libéralisme économique dont, par ailleurs, s’accommodent parfaitement les mouvements islamistes. La gauche ne peut pas continuer à se présenter sous l’unique identité du « modernisme ». Le modernisme ou plutôt l’entrée dans la modernité ne se décrète pas. C’est, entre autre, en participant aux débats et réflexions sur les grands dossiers qui traversent ce monde (ou comment nous situer au sujet de la globalisation, de l’alter mondialisation, de la défense de l’environnement, de la nouvelle division internationale du travail et le nouveau rapport de force en train de se dessiner à l’échelle mondiale, de la maîtrise des nouvelles technologies et plus généralement la question des savoirs, la question de la dette, la question de la paix et du règlement politique des conflits …) pour y apporter nos contributions et notre vision en tant que Tunisien-nes et ainsi amener ce monde à s’impliquer, à son tour, dans nos thématiques spécifiques[7]. N’est-ce pas cela être dans la modernité ? Qui plus est, qu’on le veuille ou non, la Tunisie n’a-t-elle pas été le pays qui, avec sa révolution, a initié cette dynamique extraordinaire donnant naissance non seulement aux révolutions arabes mais également donné le coup d’envoi au mouvement des « indignés » devenu mouvement mondial ?  N’est ce pas là l’occasion pour la gauche progressiste d’affirmer son attachement à cette dimension de solidarité internationale ?

 

Mais la gauche doit aussi et surtout puiser dans l’histoire intellectuelle, politique, artistique et sociale de notre pays tout ce qui porte témoignage de cette idée et cette culture progressiste (revisiter Ibn-Khaldoun, Ben-Dhiaf, Ali Douagi, A.K.Chebbi, Tahar Haddad, Mohamed Ali Hammi, l’histoire du mouvement ouvrier et syndical …). La gauche doit également et impérativement intégrer la question sociale au cœur de son projet de société.  Et ce projet doit à mon sens s’appuyer sur trois dimensions : 1/ un ensemble de valeurs et de principes fondés sur la liberté, l’égalité, la justice, la générosité, l’humanisme, le refus des discriminations et l’ouverture sur le monde ; 2/ Un programme économique, social et éducationnel de progrès, lisible, qui réponde à la fois aux urgences mais avec une vision alternative (au libéralisme) pour le long terme et un calendrier pour leur réalisation ; 3/ Renouer avec les forces sociales organisées dans les entreprises et les quartiers populaires, avec les jeunes, les femmes. N’est-ce pas par-là également que s’exprime l’identité de la gauche progressiste ? Et ce n’est certainement pas un hasard que les mouvements sociaux qu’à connu le pays (bassin minier en 2008, les grèves ouvrières …), tant dans leurs revendications que dans leurs formes de luttes, demeurent étrangers aux islamistes[8] et à leurs conceptions et que les organisations sociales de lutte et de mobilisation[9] (telles que l’UGTT, l’UGET et le mouvement syndical en général …) ont toujours été la cible de ces derniers et particulièrement dans le contexte actuel. Le conflit social et de classes ne sont pas dans le répertoire des mouvements islamistes. La balle est vraiment dans le camp de la gauche, des mouvements politiques, des intellectuels, des responsables syndicaux et des mouvements de la société civile, des artistes et hommes et femmes de cultures.

 

 

Quoi qu’il en soi et combien même l’objectif principal de la phase de transition actuelle reste la rédaction d’une nouvelle constitution, nul ne peut et ne doit ignorer l’attente pressante des Tunisien-nes en matière économique et sociale (l’emploi notamment). Les Tunisien-nes ont besoin qu’on leur fixe au moins des perspectives et une certaine lisibilité en la matière.

 

L’idée de service public, certes reformulé et revisité, doit être soutenue et défendue par les catégories sociales et les mouvements sociaux et politiques qui leurs sont proches. L’histoire du service public en Tunisie péchait par ce défaut originel d’avoir été surtout le fait du volontarisme d’une élite qui l’avait initié par le haut et par un exécutif soucieux avant tout de sa puissance et de son pouvoir. Il (le service public) doit, aujourd’hui, se redéfinir en s’appuyant sur l’adhésion des catégories sociales qui y ont intérêt, et de leurs organisations sociales notamment les syndicats et tout particulièrement l’UGTT, et doit être défendu par elles au bénéfice de tous. Défendu contre les tentations  de démission de l’état lui-même si nécessaire. Cela doit faire partie du contrat social tunisien qui doit être au cœur du projet de la gauche et de la grande majorité des mouvements politiques, sociaux et culturels du pays.

 

Mohsen Dridi

Le 1er mars 2012



[1] L’histoire de la Tunisie est là avec ses révoltes et ses jacqueries, depuis Ali ben Gdhahem en 1864, pour nous rappeler que lorsque le pouvoir central abuse de ce pouvoir il en perd toute légitimité.

 

[2] Mais on sait pertinemment que c’est à partir de la dynastie Husseinite en 1705 que les beys de Tunis acquièrent une autonomie de fait par rapport aux Ottomans. Cependant il faudra attendre la première moitié du 19ème siècle pour voir la mise en œuvre des grandes réformes sous Ahmed Bey et notamment Kheireddine (adoption d’un drapeau en 1831, abolition de l’esclave en 1846, 1er constitution en 1861, une monnaie, une armée…). De même 1847-48 création de la première distribution des Postes à Tunis et inauguration du premier réseau télégraphique aérien. Il y avait quelques hôpitaux depuis le 16è siècle, mais c’est dans les années 1930 que fut mise en place la direction de l'assistance et de la santé publique. A la fin du 19ème siècle sera instituée une direction des finances. C’est également en 1898, sous le protectorat français, que sera instituée la sécurité sociale tunisienne laquelle sera étendue avec l’indépendance.

 

[3] Bien sûr le protectorat - et sans doute était-ce même dans ses intérêts que les choses en soient ainsi – avait fini par accepter une cohabitation avec le système d’organisation sociale ancienne dès lors qu’il s’agissait des populations autochtones. Les réformes introduites à partir de 1881 touchaient essentiellement et avant tout les fonctions et les populations en lien avec le protectorat.

[4] Inégalité d’accès aux services sociaux, taux élevés d’analphabétisme dans  les régions  de l’intérieur, faible taux de scolarisation, inégalité concernant l’accès à l’eau potable et aux services de santé. Ainsi les disparités sont énormes : alors que le taux de pauvreté est de 1,4% dans le grand Tunis il est près de 10 fois plus élevé dans la région du centre-ouest. De même le taux d’analphabétisme qui est de 12.5% dans le grand Tunis il atteint presque les 32% dans le centre-ouest et le nord-ouest du pays. Concernant la santé et alors que le nombre de lits par hab. est 3.8 (Grand Tunis) et 2.5 pour Sousse il chute à 1.4 à Kasserine et à 0.9 pour Sidi-Bouzid. Quant au taux du chômage qui est de 14, 2% au niveau national, il atteint 29% à Kasserine. ( Cf. B.A.D  Programme d’Appui à l’Inclusion Sociale et à la Transition. 2011)

 

 

[5] Il y a lieu ici de rappeler que ce sont tout de même les cotisations sociales des salariés puisque retenues à la source qui  constituent la part la plus importante des impôts directs en Tunisie. En fait, le montant de ces cotisations encaissées par l'État est ainsi passé de 37% pour la période allant de 1962-1966 à plus de 45% en 2000-2002. Alors que la part des employeurs n’a fait que diminuer. ( Cf. La réforme fiscale (Habib Touhami - Leaders. Avril 2011). De même la part de l’impôt sur le revenu prélevé sur les salaires est passée de 34,1% en 1986 à 40,2% en 2005 (avec un pic de 47,5% en 2002) alors que pour la même période l’impôt sur les sociétés est passé de 23,2% en 1986 à 31,3% en 2005. (cf. la fiscalité en Tunisie … UGTT. 2006)

 

 

[6] Bien que l’associationnisme islamique en Egypte y soit très ancien ce phénomène a néanmoins pris de l’ampleur à partir des années 70 encouragé par Anouar Sadate mais c’est également une conséquence directe des politiques dite « d’ajustement structurel »(comprendre de réduction des dépenses publiques) imposée à l'Egypte dans les années 80 (comme à d’autres pays) par la banque mondiale et les institutions financières internationales.

 

[7] Heureusement des pas importants ont été faits dans ce sens ces dernières années notamment avec la participation active des  tunisiens et des maghrébins dans les rencontres des Forums sociaux organisées par les alter-mondialistes. Il y a même eu des tentatives pour organiser des forums sociaux tunisiens en Tunisie même ces dernières années.  

 

[8] Il s’agit évidemment des islamistes en tant que mouvements politiques bien entendu car le mouvement ouvrier et syndical comme d’ailleurs plus généralement le mouvement national, a compté de nombreuses personnalités et des ulémas issus de la pensée islamique et notamment de la Zitouna (Tahar haddad …)

 

[9] Dans les pays arabes du golfe et de la péninsule le droit syndical est soumis à un contrôle strict (en matière de droit de grève notamment ou encore concernant les travailleurs migrants) quant il n’est pas purement et simplement interdit comme en Arabie Saoudite ou aux Emirats arabes unis. Si au Yémen c’est au début des années 1950 que naissent les premiers syndicats, au Koweit il existe un syndicat depuis 1962, à Bahreïn ce n’est qu’en 2002 qu’il fut reconnu, au Qatar depuis 2004, de même en 2006 dans le sultanat d’Oman. Cependant il faut savoir que rares sont ceux, à l’exception du Koweït, qui ont ratifié les Conventions de l’OIT sur les libertés syndicales. Par ailleurs dans tous ces pays c’est le système de syndicat unique qui prévaut.

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