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08 Dec

Nouvelles du … front

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Récits, ballades ...

menzelbourguiba-hannafi.jpgTunis, lundi 17h 30

Nadia pris son sac à main et son portable et referma derrière elle la porte. Elle était un peu pressée et serait sûrement en retard à sa réunion. Même en prenant un taxi ce n’était vraiment pas une heure pour se rendre au centre de la capitale. Quelle idée de faire une réunion à une heure pareille quant on connaît les problèmes de circulation de la ville ? Mais quelle autre solution quant toutes les autres filles travaillent ou sont à la fac. Enfin, il faut faire avec, et surtout dans un contexte particulièrement difficile. Trop c’est trop ! Les exactions et les provocations semblent devenir le sport favori des barbus. Enfin de certains barbus, les salafistes comme on les appelle communément. Depuis quelques jours le téléphone de la permanence de l’association n’arrête pas, il faut vraiment faire quelque chose. On ne s’est pas battu, durant la révolution et avant, pour arriver à ce résultat. Non décidément, trop c’est trop ! Et d’ailleurs si on ne réagit pas maintenant « ils » vont croire que tout leur est permis. « Bon, allez, il faut accélérer le pas car je dois passer prendre Amel, nous ferons le reste du chemin ensemble ! » se dit Nadia. Amel est une des militantes les plus actives du groupe qui habite à deux pâtés de maisons, et de plus il vaut mieux être à deux, c’est plus sûr !

 

Cinq minutes plus tard elle l’a trouva au bas de son immeuble. Elle l’attendait. Toujours ponctuelle Amel, et égale à elle-même ! Au début, lors de leur première rencontre à une réunion de l’association, Nadia avait été étonnée de la voir la tête toujours couverte d’un foulard. Une « islamiste » dans une association pourtant connue pour ces prises de position sur le port du voile ? Cela avait d’abord intrigué Nadia, puis, avec le temps et surtout avec l’efficacité dans l’action et l’esprit méthodique de Amel elles étaient devenues plus proches. Amel était tout aussi intransigeante sur le principe de la liberté. Comme quoi les aprioris et les idées reçues … « Bon, ce n’est pas tout, maintenant il faut se presser ». Les deux amies eurent tout juste le temps d’arriver pour quasiment sauter dans le wagon du métro léger de la capitale. Ouf ! Avec un peu de chance elles n’auront qu’un petit quart d’heure de retard, vingt minutes tout au plus. Ce n’est pas la mer à boire, d’autant que les réunions démarraient souvent avec un certain retard. Une tradition méditerranéenne.

 

***

 

Menzel, fin de journée

Mounira était fatiguée ce soir là. En fait, elle n’était ni plus ni moins fatiguée que les soirs précédents. Seulement après une journée harassante, dans le bruit assourdissant des machines et surtout le stress à cause du harcèlement à répétition de la chef d’atelier. Une vraie teigne celle là ! « Ah ! Si … ». Oui, toujours cette question d’argent. Et comment ferait-elle sinon pour faire vivre sa mère et ses quatre frères et sœurs. C’était le seul salaire de la famille. Bien sûr il y a Hamid qui apporte également un surplus d’argent en vendant des bibelots les jours de marché, mais c’est toujours insuffisant, vu l’augmentation du coup de la vie de nos jours. Alors, il n’est absolument pas question de le quitter ce travail, aussi pourri soit-il. D’ailleurs il y a tant de gens qui prendraient la place et même pour un salaire moindre.

 

Et d’ailleurs, à propos de harcèlements, il n’y a pas qu’à l’usine que Mounira subit cela. Son jeune frère est toujours là à lui dire de faire ci, de faire ça. Et surtout de ne pas faire ci ou ça. Elle se souvient encore aujourd’hui de la pression qu’elle a du subir, quotidiennement et durant des semaines, à propos du hijab. Son jeune frère Hamid n’hésitait pas même à venir la chercher à la sortie du travail pour la surveiller et, bien sur, pour lui rappeler le fichu tissus afin de se protéger du regard des autres hommes. Tu parles de tissus, elle en voyait des tonnes par jours à l’atelier et de toutes les couleurs. Elle s’était pourtant plainte, au début, auprès de son frère aîné. Mais lui aussi, et sans doute plus encore, avait l’air d’être dépassé par ce qui se passait autour de lui. Il faut dire que cela fait des années qu’il est sans travail. Trop longtemps et cela pèse beaucoup. Ce fardeau invisible l’avait atteint physiquement et il paraissait du coup plus vieux que son âge. Alors il savait qu’il n’avait aucune prise sur les évènements. Il se laissait aller. Il savait aussi, nous savions tous, que Hamid était devenu de plus en plus intransigeant sur toutes ces questions de religion. Surtout depuis qu’il a fréquenté un groupe de jeunes aux alentours de la mosquée qui lui ont monté la tête. Oh ! Allez savoir, peut-être que c’est lui qui leur monte la tête avec toutes ces idées qu’il est allé chercher, dieu sait-où. Depuis quelques temps d’ailleurs ils passent le plus clair de leur temps dans la mosquée du quartier. Certains y ont même élu domicile. Et cela n’a pas manqué d’agacer l’imam de la mosquée.

 

Petit à petit, tout devenait « haram ». D’ailleurs l’autre fois, un dimanche je crois car c’est le jour où je vais au hammam, je fus surprise par quelqu’un qui m’interpella dans la rue. Un homme plutôt jeune la trentaine, une barbe bien fournie, portant une longue jellaba blanche à la saoudienne. « Ma sœur, toi aussi tu vas au hammam ? Tu devrais éviter cela, ne sais-tu donc pas que c’est haram ? ». J’avais déjà entendu parler de ces interpellations car d’autres filles avaient eu à subir ce type de harcèlement. On n’en discute entres filles à l’atelier à l’heure du déjeuner. La seule chose à faire dans ce cas là, m’avait-on dit et répété, c’était de ne pas répondre. Oui, mais pas toujours et cela dépend des personnes. Une fois, par exemple, une fille de l’atelier avait eu la même aventure. Mais je crois que ce jour là le barbu a dû en entendre de toutes les couleurs, des vertes et des pas mûres. Il faut dire qu’il était mal tombé avec cette fille connue pour n’avoir pas sa langue dans sa poche. Dommage qu’on ne soit pas toutes comme ça ! Enfin mais il faut dire que dans le quartier, dans toutes les familles, les femmes portent de plus en plus le hijab sans trop rechigner. A tel point que plus personne n’y fait attention. Au contraire même c’est quant on ne le porte pas qu’on se fait remarquer et que les « petits problèmes » commencent. Oh ! Rien de bien méchant, non, juste des regards qui en disent long et de temps à autre des remarques. Le message arrive par les voisines, les amies, les tantes … qui ne manquent pas de te faire le reproche. Gentiment certes mais néanmoins avec insistance et toujours sous forme de conseil. « Porte le juste pour ne pas se faire remarquer et avoir la paix ».  Mais, de toute façon à quoi bon résister, après tout ne sommes-nous pas musulmanes et pourquoi pas se couvrir les cheveux avec un voile ? Et encore heureusement qu’on ne m’a pas demandé de porter le nikab comme certaines femmes et de plus en plus nombreuses dans la rue depuis la révolution.

 

C’est vrai qu’avant la police pourchassait celles qui voulaient porter le nikab et même, à certains moments, il était interdit de se couvrir la tête. « Depuis la révolution tout est en train de changer ». A la télévision cette question du nikab fait beaucoup débat. Ça discute tout le temps de ces choses et il y a même des associations pour défendre les femmes qui sont harcelées, insultées et parfois même agressées parce qu’ « on » veut les obliger à se couvrir la tête …etc. Oui mais c’est à la télévision et c’est la capitale. Voilà des choses impensables dans une ville comme Menzel. Enfin… !

 

***

 

Tunis, lundi…

Des histoires comme celles de Mounira de Menzel se comptaient par milliers partout dans le pays. Nadia en avait connaissance bien sûr mais l’association n’a pas toujours les moyens et les force militantes pour se déplacer partout. Bien sûr elles ne cessent d’insister pour que les femmes se constituent en association là où elles le peuvent, mais Nadia et ses copines savent pertinemment que le combat est trop inégal. Et, bien sûr, la lassitude guette… La révolution a permis des choses extraordinaires, des espaces de libertés ont été gagnés, la parole s’est vraiment libérée, les élections pour la constituante totalement démocratiques (malgré quelques dépassements) …etc. Certes, mais, et c’est l'un des paradoxes de toutes les révolutions, d’autres courants de pensée, plus conservateurs ou carrément obscurantistes, cherchent également des espaces d’expression. C’est à la fois une course contre la montre, car il faut répondre aux urgences, mais en même temps un travail qui nécessite une action plus en profondeur, dans la durée et surtout dans les mentalités. Il nous faudrait, peut-être, quelques télé satellites pour rendre ce combat moins inégal.

 

Mais à l’ordre du jour de la réunion c’est, cependant, une autre question qui préoccupe les membres de l’association. Une information pour le moins curieuse et que leur avait raconté Amel. Elle l’avait appris, elle-même, d’un ami, membre d’une association de Menzel, qui lui avait rapporté l’histoire que voici. Un jour un habitant de cette charmante cité (connue sous le nom de « Petit Paris » il y a fort longtemps), voulant organiser une petite fête à l’occasion d’un événement familial heureux, eut l’idée de faire appel un groupe de meddebs (med’bïas), ces réciteurs de Coran qui animent des soirées Hezb ELatif[1]. Pour ce faire, il s’adressa à un proche, fin connaisseur en la matière et qui de plus connaissait les groupes de réciteurs. Quelle ne fut la surprise de ce monsieur lorsque son interlocuteur lui répondit, sans aucun détour, « je pense que cela sera difficile car les groupes refuseront ! ». Intrigué, l’homme, sachant par ailleurs qu’il y avait plusieurs groupes, demanda d’où venait la difficulté. D’autant qu’il n’y a pas beaucoup de mariages à cette époque de l’année, il devrait normalement se trouver un groupe disponible ? Non, visiblement, ce n’était pas une question de disponibilité. Les groupes med’bïas de la ville refusent, désormais, de répondre à certaines demandes surtout celles émanant de personnes dont ils ne partagent pas les opinions politiques. On dit (une rumeur qui reste à vérifier) qu’ils sont, pour la plupart, noyautés par des salafistes. « Se sont des incroyants ! » répètent ces derniers portant un doigt accusateur contre tous ceux qui osent faire la distinction entre le séculier et le religieux. Alors, quoi, une fatwa ? Il est vrai que durant les dernières élections notre ami n’était pas, aux yeux de nos chers prédicateurs, « du bon côté ». Un gauchiste et, sans doute même « pire », un laïc.

 

Nadia, Amel et leurs amies ont du pain sur la planche. La discussion autour de cette question était très animée et occupa l’essentiel du temps de la réunion. Beaucoup de choses furent dites, mais la première des choses à faire est de nouer les contacts nécessaires et utiles à Menzel pour avoir plus d’informations sur ces problèmes. Peut-être même mettre dans le coup des journalistes qui pourraient creuser un peu plus la question. D’autant qu’à Menzel, rappelez-vous, il y a des précédents et il n’a pas toujours été facile de démêler le vrai du faux, l’information de la rumeur. A suivre donc …

 

Pour Mounira et les autres, on verra plus tard !

 

Pour terminer une petite précaution d’usage : « Les personnages et les situations de ces récits étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que … fortuite ». Voilà, c’est dit

 

Mohsen Dridi

 

 

La photo est un tableau du peintre menzélien Hannafi.



[1] Il s’agit d’une tradition culturelle dans l’islam et particulièrement en Tunisie. Ces groupes vont dans les maisons réciter des versets du Coran, et interpréter des chants de fête, ainsi que des textes soufis qui ont été intégrés à la tradition populaire. Mais le Hizb al Latif, consiste notamment dans la lecture de versets du Coran dans lesquels Dieu est mentionné par le mot Latif, suivis des prières et invocations qui apportent la baraka (bénédiction) dans une nouvelle maison et qui conjurent le mauvais œil. (Cf. Cheikh Ahmed Jalmam) 



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