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17 Oct

Menzel Bourguiba (ex-Ferryville) : une ville d’immigrés, ville d’émigrés

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Mémoire, mémoires, #immigration, #Chroniques sociales et politiques

migrants2.jpgD’une ville d’immigration …

 

Menzel Bourguiba, anciennement Ferryville, a été créée il y a un peu plus d’un siècle, en 1898. Ses habitants proviennent dans leur immense majorité de populations venues des environs ou des autres régions de Tunisie (des tunisiens musulmans, des juifs ou des laïcs). il y avait là les gens des daouars et des henchirs des environs immédiats. Ceux vivants autours des marabouts de Sidi Abdallah, de Sidi Yahia, ou Sidi Hassoun ou encore ceux vivant dans les  henchir Tinja, le douar Guengla (ancienne Gunela) et le henchir El-Kçiba …. En effet il ne faut pas oublier que dans cette région nous avons des populations qui sont là depuis l’époque punique(ici) et probablement même antérieur.  Donc une population issue des environs mais aussi et, concernant la ville nouvelle de Ferryville, surtout de l’étranger : Italiens (qui étaient d’ailleurs majoritaires (ici)), Français évidemment (et notamment venant des régions de Corse, de Toulon, de Brest), des Maltais … Et cette population s’est agrandie et sédentarisée au fur et à mesure qu’avançaient les travaux de construction de l’arsenal. Ainsi en l’espace de deux ans (de 1900 à 1901) la ville est passée de 1000 à 7000 habitants environ (en 1957 elle en comptait prés de 30 000 et elle en compte aujourd’hui près de 50 000 selon le recensement de 2004). En un mot Menzel est une ville de migrants venus de partout, pour y travailler, puis, avec le temps et sans doute en raison du charme de cette nouvelle cité, en se sédentarisant, ceux-ci vont devenir les premiers Ferryvillois.

 

 

… à une ville d’émigration

 

Ferryville-Menzel une ville de migrants donc. Elle s’est développée grâce à l’apport de migrants venant de l’étranger. Mais c’est aussi une ville d’où l’on émigre vers la France en particulier. Ainsi, par exemple, on peut considérer la mobilisation au cours de la première guerre mondiale comme étant l’un des premiers mouvements d’envergure de déplacement de population. Le nombre de tunisiens mobilisés durant la première guerre (soit pour être envoyés au front, soit encore pour remplacer dans les usines ceux qui ont été mobilisé en France) est estimé à plus de 80.000 appelés tunisiens (parmi lesquels il y a eu malheureusement prés de 36.000 tués). Plus de 18.000 tunisiens seront également introduit pour travailler dans les usines. (Il en fut d’ailleurs de même durant la seconde guerre mondiale et sur les 26 000 Tunisiens qui ont pris part aux combats prés de 1700 sont morts). Et même si la plupart de ces appelés ont été rapatriés (surtout forcés de rentrer en Tunisie), quelques milliers d’entres eux restèrent, néanmoins, en France pour y trouver du travail. Ainsi les guerres ont été les premiers vecteurs d’une émigration de travail.

 

Mais Menzel Bourguiba est une ville de migrants pour une autre raison également : dans les années 1950/60, en raison du processus de décolonisation et de l’indépendance du pays, va avoir lieu un mouvement d’émigration des populations surtout européennes, mais également des juifs tunisiens et des musulmans, vers la France notamment. Ainsi des dizaines de milliers de familles ferryvilloises (comme par ailleurs dans d’autres villes et régions du pays) vont quitter la ville pour être rapatriées dans différentes régions de France. Ainsi entre 1956 et 1958 il y aurait eu 130.000 personnes qui ont quitté la Tunisie. En 1961, suite aux évènements de la guerre de Bizerte, il y a eu 8.000 autres départs et dont la majorité était de la région de Bizerte-Menzel.

 

rapatries.jpgEvidemment il s’agit là de moments particuliers dus notamment aux contextes de crises politiques.

 

Mais, pour autant, ce phénomène migratoire, loin de s’arrêter une fois l’indépendance acquise, va se poursuivre et même connaître un développement dans les années 1970 et après. Une nouvelle migration va alors commencer qui touchera les tunisiens, fuyants le chômage, pour trouver une vie meilleure ailleurs et surtout vers la France.

 

Voilà donc, après les ferryvillois des années 1950/60, que les menzéliens des années 1970 vont, à leur tour, prendre le relais de l’émigration. Avec  néanmoins, cette fois, un mouvement quasiment ininterrompu jusqu’à aujourd’hui. Bien évidemment avec des hauts et des bas, des moments de ralentissements et des accélérations, selon les conjonctures économiques et sociales en Tunisie mais surtout en raison des politiques d’immigration en France et en Europe.

 

Pourtant et en parallèle de nouveaux arrivants, des migrants de l’intérieur, vont continuer à venir pour s’installer à Menzel Bourguiba à la faveur de la ré-industrialisation qu’à connu la ville (El-Fouladh, la Socomena …). Et cependant cette ré-industrialisation n’a pas empêché, dans le même temps, que l’émigration de menzéliens vers l’étranger se poursuive et s’amplifie même. S’agit-il alors seulement de chômeurs cherchant un avenir ailleurs ? Pas nécessairement puisque, dans les années 1970, on constate également que de nombreux ouvriers des usines de Menzel Bourguiba vont alimenter le flux de migrants (en 1970 il y a eu plus de 250 salariés – sur 1350-  d’El-Fouladh et autant de la Socomena qui sont ainsi partis vers la France). Et cette fois avec une diversification des destinations (Italie, Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Libye, dans les pays du Golfe, dans les Amériques, en Asie  …) même si la France reste la destination principale.

 

Entre 1999 et 2004 (selon certaines sources) Menzel Bourguiba a enregistré un solde migratoire interne (c.à.d. vers d’autres régions de Tunisie) négatif de l’ordre de – 2.100. En clair en 5 ans plus de 2.100 habitants de Menzel sont allés vers d’autres régions du pays. Quant à l’émigration vers l’étranger on donne, pour la même période 1999 – 2004, le nombre 440 migrants de Menzel qui sont allés vers l’étranger, soit une moyenne de 88 personnes par an. Si l’on applique ce chiffre par le nombre d’années depuis 1965 on obtient prés de 4.000 personnes qui seraient ainsi partis vers l’étranger. Il ne faut pas oublier également le phénomène de regroupement familial et surtout le nombre d’enfants (et peut-être même de petits enfants) qui y sont nés. On cite par ailleurs le chiffre de plus de 3100 personnes du gouvernorat de Bizerte ayant migrés vers la France entre 1969 et 1974. Et encore on ne parle pas de l’émigration non officielle ceux qui subissent les traversées clandestines les « Harragas »).

Attention tout de même car tous ces chiffres sont à prendre avec la plus extrême précaution. Mais, faute de mieux et quoi qu’il en soit, cela doit faire une communauté de plusieurs milliers de Menzéliens qui sont aujourd’hui installés dans les principaux pays d’émigration.

 

Emigrer est-ce une affaire « personnelle » ?

 

Résultat des courses, en 2009, il y avait plus de 1.100.000 tunisiens vivants à l’étranger (soit 10% de la population tunisienne) dont plus de 900.000 en Europe (parmi lesquels 600.000 vivent en France, 150.000 en Italie et 85.000 en Allemagne).

 

On sait que, le plus souvent, les gens de Menzel se sont installés dans la région du sud de la France (Toulon, Nice, Marseille …), la région Lyonnaise et surtout à Paris (nord-est de la ville) et de la région Parisienne. Bien évidemment l’Italie est l’autre destination des Menzéliens, suivie de  l’Allemagne, sans oublier la Lybie.

 

Mais on ne peut se contenter d’approximations sur un tel sujet. Car comme chacun le sait il n’y a pas une famille à Menzel Bourguiba qui ne soit, à un titre ou à un autre, concernée par l’émigration.

 

Alors, justement, les émigrés Menzéliens (et les Ferryvillois) combien sont-ils ? Où sont-ils installés ? Comment vivent-ils ? Quels liens gardent-ils avec Menzel ? Quel est leur apport pour la ville ? Qu’attendent-ils des institutions et organismes à Menzel ? Que peuvent-ils faire pour aider Menzel et la rendre plus agréable ? …etc.

 

Autant de questions qui demandent à être creusées. Même si l’on croit connaître les réponses. Surtout quand on voit le flot de retour tout au long de l’année et en particulier en été. Une véritable migration, en sens inverse cette fois, qui, on le constate chaque année, bouscule le rythme de vie de la cité et de ses habitants. Alors Menzel Bourguiba seulement une ville dortoir pour ses migrants ? Ou bien attendent-ils autre chose, en terme d’accueil, de loisirs, de cultures …

 

De plus il n’y a pas que des « retours », terme, en on conviendra, ne concernant que les Menzéliens qui sont partis. Mais comme la chose dure depuis maintenant des décennies beaucoup d’eau à coulé sous les ponts. Les premiers émigrants se sont mariés et ont constitué des familles, des enfants sont nés et le plus souvent dans le pays de résidence. Et pour eux il n’est pas question de « retour ». C’est le pays de leurs parents, ils y sont souvent très attachés affectivement. Mais leur vie, leur vécu, leurs préoccupations et leurs aspirations … sont, pour la grande majorité d’entres-eux, « là-bas », dans le pays où ils (elles) sont nés. Et il faut donc s’y faire. Même si c’est difficile à comprendre et à admettre, y compris pour et par les parents eux-mêmes. Qui plus est difficile à admettre par les menzéliens (et les tunisiens) qui très souvent regardent ces « mizigris », ces « étrangers » avec des aprioris et des qualificatifs pas très élégants. Ainsi les voilà doublement étrangers, « ici » comme « là-bas ».

 

Il faut s’y faire mais rien n’empêche tous ces migrants de Menzel de se retrouver. A Menzel déjà, lors des vacances d’été. Mais encore dans les différentes régions de résidence à travers des associations. Cela existe déjà avec les anciens ferryvillois. Pourquoi les Menzéliens ne feraient-ils pas de même ? Au fait peut-être que cela se fait déjà, allez savoir. Justement ce serait bien de savoir.

 

Mais, reconnaissons-le, ces questions sont rarement abordées dans leur dimension collective. Chacun, chaque émigré, chaque famille … vit cela individuellement, intimement, au mieux en famille ou avec quelques proches, mais jamais comme un phénomène social, économique, politique et même culturel qui concerne et qui touche des milliers de personnes à Menzel Bourguiba. Et pas seulement à Menzel Bourguiba, ni même seulement en Tunisie. Pensez donc il y a dans le monde prés de 200 millions de personnes qui sont des migrants, qui vivent en dehors de leurs pays d’origine. Alors si vous pensez, malgré tout, que migrer est « tout simplement » une affaire de décision « personnelle », cela fait, comme on le voit, au total, beaucoup, beaucoup, beaucoup d’affaires « personnelles ».

 

Alors, pour Menzel Bourguiba (ex-Ferryville) ; pour tous ceux qui sont partis, pour tous ceux qui n’en reviendront jamais ; pour ceux qui sont partis en pensant que ce n’était qu’un aller « provisoire » qui ne durerai qu’un temps… mais … ; pour tous ceux qui ont été happés tragiquement et trop tôt  par la mort ; pour tous ceux qui attendent encore de pouvoir partir simplement parce qu’ils espèrent, ailleurs, une vie meilleure ; mais pour tous ceux, la grande majorité, qui n’ont pas, n’ont jamais eu l’intention de partir… pour tous, nous avons à nous poser, individuellement et collectivement, toutes les questions. Les bonnes comme les moins bonnes, celles qui dérangent aussi et peut être surtout celle qui dérangent. A une condition cependant : le respect absolu de la liberté de chacun quant à ses choix de vie personnelle.

 

M.D.

 

 

 

Les rapatriés de Tunisie 2 documents vidéo de l’INA (Juillet 1961)

 

Résumé : Avec la fin du protectorat, les francais de Tunisie rentrent en France. Interview du préfet, du commandant du '' Ville d'Oran '' et de rapatries sur la situation politique à Bizerte...

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=RAF05009434

 

Fin du protectorat français en Tunisie : 1300 réfugiés arrivent à Marseille à bord du '' Président Cazalet '' ...

http://www.ina.fr/archivespourtous/index.php?vue=notice&id_notice=RAF05009448

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Garder vive la mémoire d'une ville (Menzel Bourguiba ex-Ferryville) et de ses habitants