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09 Dec

La libre pensée à Ferryville, mais en … 1929

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Mémoire, mémoires

libre-couv.JPGDans la plupart des papiers que j’ai eu à traiter, avec plaisir et intérêt, dans le blog il est, le plus souvent, fait référence aux diverses communautés qui ont composée la population de Ferryville, à la coexistence entre elles, coexistence apaisée ou comme parfois conflictuelle. Les points de vue politiques et/ou idéologiques étaient certes sous-jacents mais toujours présentés sous l’angle des relations entres ces communautés (entres européens et autochtones (parlant des tunisiens arabes, berbères ou juifs), entres Français et Italiens, entres corses, bretons, toulonnais … D’une manière ou d’une autre la référence à la communauté était fortement ressentie. Même lorsque l’on parle de coexistence pacifique et de bonne entente cela passait toujours par la référence communautaire. Ce qui, ne l’oublions pas, correspondait à une réalité dans la Ferryville d’alors.

 

Cette réalité ne doit cependant pas cacher l’autre (ou une autre) réalité de la population ferryvilloise : une ville ouvrière. Une ville entièrement construite autour du chantier de l’arsenal qui a entraîné un afflux  de population d’origine très diverse. En premier lieu desquels - outre les marins et les militaires évidemment - des ouvriers, des fonctionnaires, des employés et des cadres des services publics, des commerçants et artisans divers. En bref l’élément salarié constituant l’écrasante majorité de la population qui s’installa à Ferryville. Parmi les ouvriers que l’on fit venir pour les besoins de l’arsenal il y a eu, notamment, ceux qui sont venus des arsenaux français (de Toulon, de La Seyne, de Bretagne …). Le plus souvent ces ouvriers venaient avec tous leurs bagages et leurs connaissances. Et dans leurs bagages il y avait également leurs expériences syndicales, politiques … et leurs revendications également. Pour l’anecdote il est intéressant de signaler comment réagit « Armée et marine » (la revue hebdomadaire illustrée des armées de terre et de mer) en date du 15 janvier 1908 qui critique l’attitude des ouvriers qui posent des exigences pour venir travailler à Ferryville : « On commence à organiser l'arsenal de Sidi-Abdallah et on cherche à recruter pour cette résidence, agréable entre toutes en raison de son climat, quelques-uns des ouvriers qui figurent dans lès arsenaux métropolitains. Ces messieurs ne semblent, pas très empressés de quitter les résidences où ils vivent dans la chaude atmosphère des syndicats révolutionnaires » (voir le document plus bas). Le syndicalisme révolutionnaire est, à cette époque, en France, en pleine effervescence. Rien d’étonnant donc à ce que cette dynamique s’exporte, tout naturellement, vers la Tunisie et en particulier vers les centres ouvriers comme Ferryville mais aussi dans les chemin de fer … Et ce syndicalisme s’est effectivement très rapidement installé parmi les ouvriers de l’arsenal. Même s’il faut attendre l’année 1911 pour voir l’UD CGT être reconnu en Tunisie. S’agit-il alors, comme le pensent certains, d’une classe ouvrière privilégiée en raison du tiers colonial qu’ils obtiendront à partir de 1919 (en clair les salariés français percevaient un salaire majoré de 33%). Une « aristocratie ouvrière » pour reprendre une terminologie classique. Cependant les ouvriers de l’arsenal constitueront le fer de lance du syndicalisme radical en Tunisie comme en 1922 au moment de la constitution du syndicat CGTU et du Parti communiste tunisien. Ou encore en 1924 avec la création par Mohamed Ali El-Hammi, de la CGTT le premier syndicat tunisien.

 

Mais il n’y a rien d’étonnant à cela car par delà le milieu ouvrier il a existé, très tôt, à Ferryville un courant de pensée radical, socialiste voire libertaire et même laïc au sein des catégories d’employés et d’agents de la fonction publique et des services publics (enseignants, la poste …). En 1902 par exemple va se constituer une section à Ferryville de la Ligue de l’enseignement un mouvement laïc (dont un certain Ricard était le président. S’agit-il par hasard du premier maire de Ferryville François Eugène Ricard ?). Il faut également signaler qu'il a existé à Ferryville un groupement de libre pensée ayant pour nom "Germinal" (dont le président était un certain Chaffard Philibert, receveur municipal). L’anticléricalisme de ces mouvements comme la ligue de l’enseignement et singulièrement de la libre pensée était très virulent. Bien sur il faut ici préciser qu’il s’agit  d’anticléricalisme à ne pas confondre avec un comportement antireligieux. De plus à Ferryville va se constituer, un peu plus tard, une section de la ligue des droits de l’homme qui sera la seule section à participer (représentant la Tunisie) au congrès de la LDH en 1930 à Biarritz. Il ne faut surtout pas oublier que nous sommes dans un contexte, concernant la France, de la IIIe République avec les batailles politiques qui l’on traversé en particulier entre les partisans de république laïque et ceux de l’église. C’est l’époque des grandes lois sur le droit syndical, la liberté d’association, la loi de séparation de l’église et de l’État …

 

Partant de ces quelques constatations - certes trop rapidement décrites - mais nécessaires pour aider à la compréhension du contenu et de la portée de ce qui va suivre - je voudrais donc mettre un texte, datant de 1929 et publié dans la revue « Le Libre Penseur de France ». Ce texte a été rédigé par les membres de la Société de Libre Pensée « Germinal » de Ferryville. Ce texte, cette déclaration, est une protestation contre le fait que le gouvernement français impose « une contribution de deux millions au gouvernement tunisien pour la participation aux frais d'organisation d'un congrès eucharistique » (ici). L’annonce de la tenue de ce congrès avait d’ailleurs émue tous les milieux républicains, laïcs, radicaux français mais aussi les milieux nationalistes tunisiens qui y voyaient une provocation de la part des milieux colonialistes.

 

Ce qui m’a poussé à choisir ce texte pour le blog c’est surtout le fait que  Ferryville – chose, malheureusement, trop souvent, passée sous silence - Ferryville donc  a été aussi une ville où se sont exprimées toutes les idées émancipatrices et à contre-courant, en tout cas des idées et des points de vue qui bousculent les conceptions dominantes de l’époque. Ces idées sont-elles passées par perte et profit dans la dynamique du mouvement pour l’indépendance ? Est-ce un hasard que cette protestation soit le fait du groupe « Germinal » de Ferryville ? Est-ce un hasard que Ferryville est été un fer de lance d’un certain type de syndicalisme ? … Voilà des interrogations qui ne peuvent nous laisser indifférents. En tout cas qui ne me laissent pas indifférent.

 

M.D.

 

 


 

 

 

« Une légitime protestation »

 

Les membres de la Société de Libre Pensée « Germinal » de Ferryville, péniblement impressionnés :

 

1° Par l'acte autoritaire du gouvernement de la République, imposant une contribution de deux millions au gouvernement tunisien pour la participation aux frais d'organisation d'un congrès eucharistique qui doit avoir lieu à Tunis au mois d'avril prochain;

 

2° Par une demande adressée au Gouvernement tunisien par les promoteurs de ce congrès, tendant à faire licencier les élèves des écoles laïques pendant toute la durée du congrès, pour permettre de loger les congressistes dans ces écoles.

 

Etant donné, qu'en cette circonstance, cette demande revêt la forme d'un défi à l'opinion publique laïque;

 

Que la majorité de la population de la Régence est musulmane, juive ou Républicaine;

 

Qu'il est scandaleux de distraire du produit des impôts payés par elle une somme importante, pour l'offrir à une œuvre confessionnelle purement catholique ;

 

Que le clergé possède des écoles a tendance confessionnelle, dans lesquelles il est parfaitement libre d'offrir l'hospitalité à ses adhérents ;

 

Constatant avec regret, que ce même gouvernement de la République, entrave l'organisation d'un congrès de la Ligue des Droits de l'Homme et du Citoyen dans une colonie voisine ;

 

Que le Gouvernement du Protectorat ne peut se procurer des fonds nécessaires à la création de nouvelles écoles laïques ;

Protestent énergiquement contre ces agissements scandaleux et néfastes à tous les points de vue ;

 

Considèrent l'acceptation par nos gouvernants des demandes formulées par les pires ennemis de la République, comme une faiblesse et une provocation aux éléments laïques de la Régence ;

 

Demandent instamment aux députés et sénateurs républicains d'intervenir à la Tribune de la Chambre et du Sénat afin d'obtenir :

 

1° Des explications nécessaires ;

2° Demander l'annulation de la subvention de deux millions imposée à la Tunisie par M. le Ministre des Affaires étrangères en faveur de la propagande catholique ;

 

3° Le rejet de toute demande tendant à transformer les écoles laïques de Tunis en caravansérails à l'usage des militants catholiques.

 

A Ferryville, le 26 décembre 1929.

Le président, B. ROBERT.

 

Cf. Le libre penseur de France. Gallica.bnf

libres penseurs 1930 ok

 

 

 

« Ouvriers d'Arsenaux

 

On commence à organiser l'arsenal de Sidi-Abdallah et on cherche à recruter pour cette résidence, agréable entre toutes en raison de son climat, quelques-uns des ouvriers qui figurent dans lès arsenaux métropolitains. Ces messieurs ne semblent, pas très empressés de quitter les résidences où ils vivent dans la chaude atmosphère des syndicats révolutionnaires. L'un d'eux écrit à un journal une lettre explicative d'où nous extrayons les lignes suivantes : « Les ouvriers de l'arsenal de Sidi-Abdallah doivent habiter Ferryville où habitent déjà les familles, des officiers et officiers-mariniers composant les équipages des torpilleurs et des sous-marins. Les loyers y sont l'objet d'une exploitation honteuse :' de 30 à 40 francs par, mois une modeste chambre garnie, et de 50 à 70 francs par mois un petit logement ». Ainsi tant que « l'exploitation honteuse » ne s'exerce qu'au détriment de militaires en service, commandé, cela n'a aucune importance. Mais le gouvernement doit agir dès qu'entrent en ligne les intérêts de serviteurs aussi dévoués que les ouvriers des arsenaux. Est-ce que ceux-ci ne s'aperçoivent pas qu'ils

commencent à agacer tout le monde, même et surtout les vrais ouvriers, ceux qui travaillent sans aucun privilège d'Etat et respectent cependant la Patrie ?

 

cf. Armée et marine : revue hebdomadaire illustrée des armées de terre et de mer (1908)  Gallica.bnf

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