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08 Nov

Le Nobel de la Paix 2015 : Un cadeau qui nous renseigne davantage sur nous-mêmes

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #"Humeurs", #Chroniques sociales et politiques

Le Nobel de la Paix 2015 : Un cadeau qui nous renseigne davantage sur nous-mêmes

Le Nobel de la Paix 2015 : Un cadeau qui nous renseigne davantage sur nous-mêmes

Le prix Nobel de la paix 2015 attribué aux organisations du quartet lesquelles avaient animé le dialogue national en Tunisie est certes une fierté pour les tunisien(ne)s même si quelques uns ne se reconnaissent pas dans cette consécration. Et la polémique – phénomène devenu véritable sport national – qui s’en est suivie le montre[1]. Heureusement que cette polémique, du moins sur cette question du Nobel, n’a pas fait long feu. Mais elle est néanmoins révélatrice de la permanence d’un conflit important et permanent qui apparaît à chaque occasion en Tunisie depuis le déclenchement de la révolution et la libération de la parole.

Je comprends tout à fait que certains tunisiens ceux notamment qui étaient déjà hostiles au dialogue national en 2013 (ou parce qu’ils en étaient pas les initiateurs) ne se reconnaissent pas dans cette attribution du prix Nobel aux organisations du quartet. Ils sont donc conséquents avec leur propre démarche et il est important qu’ils l’expriment. Parce que l’unanimisme – une caractéristique des régimes autoritaires - n’a, heureusement, plus cours aujourd’hui.

Pour ma part je considère que l’attribution de ce prix par le Comité norvégien constitue une consécration de la société civile, laquelle a été, à mes yeux, LA véritable révélation de la révolution tunisienne. La « classe » politique, elle (même s’il ne faut pas généraliser) a préféré s’empêtrer dans la politique politicienne.

Mais, dans le même temps et au-delà de la fierté légitime, ce prix Nobel de la paix interpelle et pose davantage de questions aux tunisien(ne)s qu’il n’en résous. Il incite et invite à davantage de responsabilité surtout. Je m’explique :

Le prix Nobel : un regard que le monde porte sur nous

Premièrement : Toute attribution du Nobel de la paix a évidement une dimension politique. Le contraire serait étonnant étant donné l’objet même du prix, à savoir la paix, objet éminemment politique et donc nécessairement lié à l’actualité. Mais, et pour la même raison - à savoir la consécration de l’action pour la paix - elle n’en comporte pas moins une dimension éthique. Et c’est important car cela revient à rappeler et aux gouvernants, aux politiques et aux élus à travers le monde – qui ont la fâcheuse tendance à privilégier les rapports avec la finance avec toutes les dérives vers la corruption que cela entraîne obligatoirement - que l’action politique comporte également et d’abord une dimension éthique.

L’attribution du prix c’est certes d’abord un choix du comité Nobel - composé d’hommes et de femmes qui font valoir leurs subjectivités - mais comme c’est le choix final qui nous importe lequel nous indique une des préoccupations centrales sinon majeures des membres du jury, à un moment donné et dans un contexte historique et géopolitique donné. D’autant que ce comité avait, faut-il le rappeler, d’autres choix possibles parmi les nombreux « nominés ». Ces choix sont orientés, évidemment, mais pas nécessairement et pas toujours à mauvais escient. Certes le choix du comité Nobel sur tel ou tel nom ou organisme vient sanctionner - à tord ou à raison, méritée ou pas - l’action passée de ceux-ci. Mais ce n’est là qu’un des messages de l’attribution du prix Nobel. Il en est un autre de message lequel suppose surtout que celle, celui ou ceux qui ont été choisis en sont encore à la hauteur et ont la volonté de poursuivre leur action dans le sens de la paix. Certains se contenteront de dormir sur leurs lauriers, d’autres montreront qu’ils n’en sont pas à la hauteur ou même qu’ils ne méritent pas un tel prix (les exemples ne manquent pas) … . Il y a enfin et heureusement ceux et celles qui l’ont amplement mérité[2].

Voilà pourquoi le prix Nobel de la paix attribué aux organisations du quartet tombe à point pour rappeler - et en tout premier lieu d’ailleurs aux tunisien(ne)s eux-mêmes - les valeurs et les aspirations de la révolution de 2010-2011 et par conséquent de leur engagement à les mener à bien. Et c’est tant mieux ! C’est peut-être ce regard extérieur qui vient à point nommé nous rappeler quelques dimensions de cette révolution que l’on avait, face aux difficultés du moment et du contexte, un peu trop rapidement jeté aux oubliettes. Finalement ce qui est honoré par ce prix ce n’est pas tant une prétendue « exception » tunisienne mais, au contraire, le caractère universel de sa révolution, reconnue unanimement, tant dans ses aspirations : la dignité, la liberté, la justice sociale que dans la manière dont elle s’est déroulée à savoir le refus de la violence. Et c’est ce que retiendra l’histoire sauf, bien sur, si les Tunisiens en décident autrement et transforment leur révolution en cauchemar comme cela s’est passé dans d’autres expériences. A charge maintenant à ceux et celles qui ont été honorés par ce Nobel de montrer qu’ils le méritent.

Et nous, quel regard portons-nous sur le monde ?

Deuxièmement : Et cela nous ramène au fond de l’interpellation qui, à mes yeux, devrait nous préoccuper. Une interpellation et un débat d’ordre politique et culturel, tant en Tunisie que dans l’ensemble des sociétés arabo-musulmanes. Car c’est, peut-être, bien là que la polémique sur cette question de l’attribution du Nobel – même si elle n’a pas fait long feu - trouve sans doute sa véritable source. Cette polémique (comme d’autres polémiques par le passé voire celles qui viendront) agit presque comme un réflexe d’auto-défense vis-à-vis de tout ce qui nous vient du monde extérieur et en particulier, il faut le dire, du monde occidental.

Il y a certes de multiples et légitimes raisons de se méfier de cet Occident qui a montré (et montre aujourd’hui encore) son hostilité et son agressivité à l’égard du monde arabe. Surtout l’hostilité à l’égard des sociétés arabes car concernant les régimes dictatoriaux c’est, au contraire, la « bienveillante » complicité qui a toujours prévalue tant que ceux-ci restent, bien entendu, dans les limites tracées par les Etats occidentaux. La permanence de l’injustice vis à vis du peuple palestinien, depuis plus de six décennies maintenant, en est la démonstration la plus flagrante. Par ailleurs n’est-ce pas le déclenchement de la guerre du golfe au nom de la lutte « contre le terrorisme » qui est à l’origine de l’infernale dislocation et d’éclatement des Etats et des sociétés que connaît la région aujourd’hui ? Sans oublier bien sûr le passif de la période coloniale qui reste un marqueur indéniable dans les rapports entre cet Occident impérialiste et le monde arabe mais pas seulement le monde arabe.

Mais, aussi légitime que soit cette méfiance et aussi nécessaire que soit cette vigilance, il ne faudrait pas qu’elle en devienne maladive au point de nous nous faire perdre tout discernement. De mettre dans le même sac Etats, opinions publiques et sociétés civiles dans les pays occidentaux. Il faudra bien un jour se sortir de cette phobie « complotiste » et de cette attitude victimaire à qui « tout le monde en veut » et qui fait tant de mal. Il faut bien évidemment pointer les responsabilités historiques de l’entreprise coloniale et ses conséquences. Bien sûr qu’il faut dénoncer et combattre la domination néo coloniale partout dans le monde arabe et ailleurs. Mais il convient d’être, tout autant, vigilant et intransigeant sur la défense des valeurs relatives aux droits humains ! Car au fond ce combat contre les prétentions et velléités impérialistes de certains pays n’est-il pas également un combat, à l’intérieur même de chaque pays et chaque société arabes, à la fois d’ordre politique contre le despotisme et la dictature mais également d’ordre culturel contre l’obscurantisme qui fait justement le lit de la soumission et au despotisme et au colonialisme ?

Et justement cette polémique (et toutes ces polémiques à répétition) met en évidence un conflit latent qui nous révèle une fois de plus l’ampleur et la profondeur des contradictions au sein de la société comme au sein des élites en Tunisie. Un conflit qui touche en fait au regard que portent les Tunisien(ne)s sur eux-mêmes et au bilan qu’ils font de la révolution tunisienne mais également de la place de la société tunisienne et des sociétés arabes en général dans leur rapport au monde et surtout leur apport à l’humanité. Un conflit entre deux visions et deux conceptions qui se manifestent en Tunisie, heureusement, de manière relativement pacifique.

Le Nobel de la Paix 2015 : Un cadeau qui nous renseigne davantage sur nous-mêmes

Bien sur ce n’est pas aux Tunisien(ne)s eux-mêmes de décréter que leur révolution a ou non des aspirations de caractère universel c’est l’histoire qui s’en chargera et bien sur le travail des historiens et des chercheurs dans quelques décennies ou siècles. Car il faut se méfier de la tendance - très répandue dans toutes les sociétés et civilisations humaines comme d’ailleurs chez les individus – qui consiste à « universaliser » leurs propres valeurs et règles et à chercher à les imposer, par tous les moyens, aux autres[3]. Pour autant, nous ne devons avoir aucun complexe à considérer que notre révolution est en quelque sorte notre apport particulier, à un moment donné, à l’humanité et à la construction de l’universel. D’ailleurs le premier message ne nous est-il pas venu des mouvements sociaux et citoyens des pays étrangers (Espagne, Portugal, EU, Chine …) sans parler des sociétés arabes elles-mêmes - du moins dans les premiers moments de leurs mouvements populaires et pacifiques - (Egypte, Yémen, Bahreïn, Libye, Syrie …) qui se sont reconnus dans les aspirations portées par la révolution tunisienne : Dignité, liberté, justice sociale, non-violence, … y compris même jusqu’aux slogans « echaab yourid ! » ou encore le fameux « dégage ! » (en français) devenu un cri de ralliement mondial.

Le tout c’est d’admettre et d’assumer que nous participons à la construction d’un universel partagé, que nous avons les mêmes aspirations et droits fondamentaux et élémentaires (le droit à la vie, à l’intégrité physique et morale, à vivre en famille, de circuler librement, …) quel que soit le pays où nous vivons et la culture à laquelle nous appartenons. Ces aspirations n’ont rien de « naturelles », elles sont le résultat de l’action humaine tout au long (et même très long) apprentissage des hommes et des sociétés pour créer un vivre ensemble acceptable. Attention cela ne veut pas dire que ce progrès s’est réalisé sans problèmes et qu’il « allait de soi ». Au contraire même c’est parce que les hommes et les sociétés ont été obligés de se révolter contre l’oppression et la violence qu’ils subissaient que des changements de comportements et de règles ont été nécessaires. Ces droits humains se sont construits et élaborés au fur et à mesure de l’évolution et des enseignements qu’en en tiré les hommes. Et il n’y a d’ailleurs aucune raison que ce processus cesse. Même s’il y a toujours des risques de retour en arrière. Chaque génération – comme chaque personne - apporte ses propres expériences et son lot d’enseignements.

Et c’est ce long apprentissage qui nous permet aujourd’hui d’affirmer qu’il y a des comportements ou des visions incompatibles avec ces aspirations. C’est cela le progrès humain ! Ainsi « si l’esclavage a pu (encore que ?), à un moment donné de l’histoire, être considéré comme « normal » par les sociétés de l’époque où l’esclavage était « la règle » en tant que rapport social dominant, il n’en est, heureusement, plus de même de nos jours (même si, dans la pratique et dans certaines régions du monde, l’esclavage perdure encore). Mais le fait que l’humanité dans son immense majorité, considère l’esclavage comme non-normal est un progrès humain considérable. Aujourd’hui, par exemple, il nous apparaîtrait pour le moins incongru et surtout immoral et anormal de voir des gens soumis à l’esclavage. On pourrait ainsi multiplier les exemples à travers l’histoire (ex : le servage, le droit de vie et de mort des souverains sur leurs sujets, des pères sur leurs enfants comme du temps de la Rome antique, le travail des enfants, la pratique des bûchers pour hérésie, ou encore la « mission civilisatrice » du colonialisme…). Mieux nous sommes de plus en plus nombreux à refuser la peine de mort ou encore la pratique de la lapidation … . Ainsi certaines « valeurs » (ou certaines idées de ce qu’est la « normalité ») qui avaient cours dans les temps anciens sont considérées, de nos jours, comme injustifiables et surtout contraires aux droits humains les plus élémentaires » (ici) .

Comme on le voit le prix Nobel de la Paix 2015 attribué aux organisations du quartet interpelle et pose davantage de questions aux tunisien(ne)s qu’il n’en résous. Il incite et invite aussi à davantage de responsabilité.

Mohsen Dridi

Le 8 novembre 2015

[1] La polémique a commencé lorsque certains ont critiqué le fait que les organisations du quartet acceptent le prix Nobel qui a été discrédité depuis que ce prix a été attribué à certains chefs d’Etat. D’autres sont même allés jusqu’à critiquer le fait que le président français F. Hollande accueille les quatre représentants du quartet qui ont reçu le prix Nobel à l’occasion de leur passage à Paris le 15 octobre 2015 insinuant par là que toute cette histoire n’est que manipulation et instrumentalisation. Nos polémistes n’ont oublié qu’une chose : que c’est à l’initiative des associations de l’immigration et des tunisien(ne)s en France et de nul autre que fut envisagée et organisée la réception en l’honneur des organisations du quartet qui ont fait le déplacement à Paris sur invitation de comité d’organisation (à l’exception de Mme Bouchamaoui qui était à Paris pour d’autres raisons en tant que présidente de l’UTICA). L’Institut du Monde Arabe a eu la gentillesse de mettre à la disposition des organisateurs un espace pour cette initiative. Mais nous savons par expérience que nos polémistes aigris auront toujours quelque chose à dire quoi qu’il arrive.

[2] En 2014, à Malala Yousafzai (Pakistan) et Kailash Satyarthi (Inde) « Pour leur lutte contre l'oppression des enfants et des jeunes et pour le droit à l'éducation de tous les enfants », en 2013, à l’Organisation pour l'interdiction des armes chimiques « Pour ses efforts étendus visant à éliminer les armes chimiques », en 2011, à Ellen Johnson Sirleaf et Leymah Gbowee (Libéria) et Tawakkol Karman (Yémen) « Pour leur lutte non-violente pour la sécurité des femmes et leurs droits à une participation entière dans la construction de la paix », en 2004, à Wangari Muta Maathai Militante écologiste kenyane, en 1993, à Nelson Mandela et Frederik de Klerk pour l'abolition de l'apartheid, en 1979, à Mère Teresa … etc. Auxquels il faut maintenant rajouter les organisations du quartet tunisien en 2015.

[3] C’est le cas avec toutes les religions et plus particulièrement les religions monothéistes. C’est également le cas du capitalisme et, dans la phase actuelle, du capitalisme financier qui entend imposer « sa » vision de la mondialisation.

Photo : MHGODART/AIDDA
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