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11 Aug

Carnet de voyages : Chroniques menzéliennes (été 2015) (II)

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #"Humeurs"

Carnet de voyages : Chroniques menzéliennes (été 2015) (II)

Immuable Menzel ! Sous la chaleur étouffante et écrasante de l’été tout particulièrement en cette période caniculaire d’Aouassou (la plus chaude au mois d’Août). Et même si les gens ont l’habitude de la canicule chacun a pu constater que le réchauffement climatique n’est pas une vue de l’esprit. Un phénomène que j’avais pour ma part déjà ressenti l’été dernier et qui semble se confirmer cette année avec encore plus d’ampleur. Et cependant cela n’empêche pas la ville de grouiller de monde et de voitures.

Menzel grouille de monde et de voitures

La ville grouille de monde et de voitures. Immuable Menzel !

Conçue à l’origine (en 1899) pour accueillir à peine quelques milliers d’habitants sur une superficie de 60 ha tracée à l’intérieur d’une sorte de trapèze de 850 sur 750 m la ville n’a cessé de s’agrandir et sa population d’augmenter. 54 000 ha selon le recensement de 2004 de l’institut national de la statistique (INS). 62000 en 2014 mais certainement plus dans la réalité d’aujourd’hui. Le premier tracé de la ville réalisé par Joseph Décoret en 1899 avait envisagé une possible extension que vers le sud (le quartier Saint-Jacques, le Transvaal et la briqueterie) et vers l’ouest (en direction de Tinja). C’est de fait ce qui s’est produit et Menzel n’a fait que s’étendre dans ces directions. A une certaine époque - sans doute parce qu’il y avait peu de voiture mais aussi parce que nous les voyions avec nos yeux d’enfants - les rues et surtout l’avenue nous semblaient tellement larges. Aujourd'hui pourtant elles semblent si étroites tant les voitures ont envahi l'espace

Et les deux principaux et traditionnels centres d’activités et d’animation de la ville (celui autour de l’avenue d’une part et le quartier Souk El Asr, la Briqueterie d’autrefois, de l’autre) se disputent la palme. Si le premier demeure le cœur historique de la ville l’autre en est le poumon traditionnel du petit commerce. Comme partout en ville à mesure qu’elle s’étend mais plus encore dans ces deux quartiers de la ville un même constat s’impose : il n’y a plus de trottoirs pour les piétons. Soit ils sont impraticables voire même dangereux pour ceux-ci (un véritable chantier attend d’ailleurs les responsables de la municipalité comme d’ailleurs pour toute l’infrastructure routière[1]) soit ils sont totalement occupés et phagocytés par le commerce anarchique ou par les terrasses de cafés.

La ville grouille de monde et de véhicules de toutes sortes. Bien sur il y a les voitures des particuliers mais également les taxis reconnaissables à leur couleur jaune. Et nouveauté c’est l’apparition des fameux tricycles « Tok-Tok » ces véhicules auxquels tenait tant la Troïka[2]. J’ai pu en voir quelques uns en circulation, notamment le jour de l’Aïd El Fitr, occupés à faire des ballades aux enfants comme cela se faisait avec les calèches et carrosses de notre époque. On en trouve beaucoup plus d’ailleurs du côté de Souk El Asr se mêlant et se faufilant dans les dédales des commerces ambulants qui continuent d’encombrer les rues et espaces publics malgré les avertissements des autorités locales.

Mais pas de quoi s’alarmer, vu leur nombre pour l’instant, sauf qu’ils rajoutent de l’encombrement à l’encombrement ! A ce propos d’ailleurs durant le Ramadan c’est, comme depuis plusieurs années maintenant et avec encore plus d’anarchie toute une partie des l’avenue qui était quasiment occupée par les vendeurs ambulants.

Menzel – Kandahar

Immuable Menzel ! Elle change mais à sa manière et son rythme. Et si l’on observe tous les petits éléments qui montrent qu’elle change (comme par exemple les Tok-tok, les marchands ambulants et le commerce illégal, les déchets, l’encombrement des rues et des espaces publics, la circulation anarchique, les cinémas qui ont tous fermés, les tenues vestimentaires telles le niqab, le kamis même si j’ai la nette impression qu’elles sont moins visibles et moins nombreuses que l’an dernier …) font ressembler certains quartiers de Menzel Bourguiba davantage aux cités d’Extrême-Orient (telle Kandahar …) qu’à une ville urbaine de tradition tunisienne.

Et pour l’ex-Ferryville – cité mélangeant dans son patrimoine urbain que son mode de vie tout autant le style européen que celui arabo-andalou – le changement semble quelque peu forcé. Je force sans doute un peu les trais car Menzel n’est heureusement pas à ce point transformée. Toutefois c'est son caractère essentiellement urbain (au sens de umrân El-hadhari d'Ibn-Khaldoun) qui tant à être remplacé par une forme "ruralisation" rampante.

C’est donc l’ensemble de ces petits signes, lesquels mis bout à bout, qui donne cette impression. Et alors diront certains, ne sommes-nous pas des orientaux ? Eh bien non ! Car nous sommes au Maghreb qui signifie simplement versant occidental du monde arabe.

Il est vrai que c’est partout pareil en Tunisie et au-delà au Maghreb. Comme si on voulait nous faire croire que pour revenir et être dans la « tradition » pure des ancêtres le mode de vie afghan ou pakistanais sont les plus appropriés !

Au détriment du mode de vie, de la tradition et la culture tunisienne ? Et même de l’histoire ? La Tunisie est, faut-il le rappeler, un mélange amazigh, africain, phénicien, romain, arabe, Andalou, européens …

Chacun s’en est rendu compte et la révolution, après avoir « dégagée » Ben-Ali, s’est immédiatement placée dans cette bataille essentielle du modèle de société. Et elle n’est pas tout à fait terminée car le terrorisme veut nous imposer par la violence ce que les autres traditionnalistes ont cherché à instaurer par la manière « light » et « par le bas » par le biais de multiples associations caritatives, cultuelles, culturelles, sociales, éducatives …

Circulez ! Y a rien à voir

Circuler à Menzel en particuliers dans les centres villes c’est un véritable casse-tête quotidien pour ceux qui possèdent des véhicules et plus encore pour les autres, les piétons qui subissent tous les inconvénients d’une telle situation qui s’apparente davantage à un branle-bas de combat permanent. C’est simple : il n’y a pratiquement plus de règles de circulation qui soient un tant soit peu respectées ! Ni sens interdit, ni stationnement règlementé, ni priorité, ni vitesse … sans même parler de la règle de la courtoisie et du partage de la route avec tous les usagers. C’est le système D qui s’impose et surtout c’est la règle du plus fort et du plus malin qui s’imposent. Et n’essayez surtout pas de protester. Les plus sympas vous diront le plus simplement du monde et avec le sourire qu’il vous faut vous adapter car ici c’est ainsi que ça fonctionne ! Et les gens sont tellement habitués que les choses leur paraissent tout ce qu’il y a de plus « normal » ! C’est vrai que par certains côtés on y trouve une joyeuse désorganisation où tout le monde semble y trouver son compte.

Est-ce à cause du nombre de voitures ? Certainement mais pas seulement. Je crois surtout que c’est une question d’organisation du vivre ensemble. Comme dans la vie en général. Bien sur les choses ne se feront pas du jour au lendemain. Il faut mettre en place un véritable plan local de circulation. Il faudrait d’ailleurs un peu de bonne volonté et la mise en route d’une étude-enquête et d’un travail de réflexion associant tous les concernés : Les autorités locales, la police, les administrations et services publics, les usagers (conducteurs, taxistes, piétons …), les associations … . Faire participer les citoyens est indispensable à la réussite d’un tel plan. La révolution nous offre enfin cette possibilité de prendre en considération l’avis des citoyen(ne)s et des usagers de la route et de la ville. Il faudrait peut-être constituer un groupe de travail composé à la fois de volontaires et de spécialistes qui pourraient remettre leurs conclusions et propositions dans un délai raisonnable. Menzel Bourguiba comme tout le pays[3] aspire d’ailleurs à ce que la situation de la circulation change et s’améliore. C’est une question de bon sens et de santé publique. Pour ma part je reste convaincu qu’une autre organisation de la circulation est une nécessité absolue en même temps qu’une des conditions pour enfin redonner à Menzel Bourguiba son caractère agréable où il faut bon vivre et circuler. Surtout pour les générations futures.

Des pilleurs de vestiges puniques …

Et que dire alors quand il s’agit des vestiges puniques datant de plusieurs millénaires comme ceux de Timidha (Tinja), Gunela (Guengla), Sidi-Yahia, Sidi-Abdallah, de Fundus Bassianus…. Et de l’histoire qu’ils nous suggèrent et nous révèlent. Car il faut le savoir nous sommes dans une zone qui a longtemps été marqué par la présence des carthaginois et des romains.

De nombreux vestiges existent tout autour du lac (de la plage rondeau jusqu’à El Fouladh et même au-delà) qui ne demandent qu’à être d’abord protégés du vandalisme et des pilleurs en attendant d’entamer de véritables fouilles archéologiques.

J’ai eu la chance de rencontrer pour la première fois un passionné de l’environnement et des vestiges archéologiques de la région : Badra Pêcheur c’est son pseudo (ici) qui anime l’association Santé et Environnement à Menzel Bourguiba. Il nous a fait découvrir - ou redécouvrir (car adolescents nous y allions souvent du côté des fameuses Batteries 5 installées par l’armée française) - des endroits à la fois insolites et surtout riches par leurs vestiges puniques dont la plus grande partie est encore enfouie sous terre[4]. J’avais déjà vu ces vestiges en photos mais les approcher de si prés et toucher des restes d’objets en céramiques et même d’ossements humains dont on devine l’origine c’est, pour le moins, impressionnant et émouvant.

Mais il y a ces découvertes et il y a … le vandalisme et les traces des fouilles sauvages des pilleurs sans foi ni loi autres que l’appât du gain. Et au vu de certaines traces qu’on laissés ces pilleurs il y a lieu de penser qu’ils sont organisés et qu’ils utilisent parfois des moyens mécaniques assez lourds pour effectuer leurs besognes. Ils savent que personnes, parmi les officiels, ne viendra les rappeler à l’ordre. Pour l’heure seule les volontaires et les défenseurs de l’environnement et des vestiges sont mobilisés.

… aux décharges toxiques

Toute cette zone du pourtour du lac est ainsi doublement sanctionnée : par ce vandalisme et le fait que tous ces vestiges vont, à terme, disparaître si rien n’est entrepris pour les sauvegarder et surtout les mettre en valeur. Mais également par les rejets de déchets, détritus en tout genre et surtout en provenance des industries environnantes et d’autres plus lointaines qui reversent dans les eaux du lac tous leurs déchets toxiques et cancérigènes[5]. Les déchets sont jetés dans le lac mais également c’est tout le pourtour de la plage, à commencer par le mur d’enceinte de l’arsenal en passant par Rondeau et jusqu’à El-Fouladh, qui est devenu une décharge à ciel ouvert menaçant la santé des habitants et l’environnement. Les bandes de chiens errants ont en d’ailleurs fait leur domaine réservé et c’est là un signe qui ne trompe pas. C’est l’ensemble de l’écosystème qui est ainsi mis en danger. Une pétition circule actuellement pour exiger la fermeture de ces décharges.

D’autant que les amoureux, les habitués et/ou les nostalgiques de Rondeau sont de plus en plus nombreux à se réapproprier les lieux et à vouloir réaménager un cadre agréable au bord de l’eau à seulement quelques centaines de mètres du centre-ville.

Menzel Bourguiba le 10 août 2015

Mohsen Dridi

[1] Il faut voir pour s’en convaincre les conséquences de la moindre averse qui tombe sur Menzel.

[2] Le projet lancé en 2013 concernait quelques 20 000 Tok-Tok sur l’ensemble du territoire qui seraient utilisés selon le ministre du transport de l’époque. Ils étaient sensés alléger les encombrements du trafic routier et utilisés à des fins commerciales et touristiques.

[3] Avec 1,8 millions voitures (et 70 000 de plus chaque année) les villes et agglomérations sont arrivées à saturation. Sans parler de la période d’été avec les retours des vacanciers.

[4] Il faut savoir que dès le début du chantier de l’arsenal des recherches archéologiques ont été menées (en 1902 par Viollier David, en 1919 et 1923 par L. Poinssot et R. Lantier) sur le site qui ont permis de très importantes découvertes. Il y a également les travaux de l’archéologue reconnu, qui a beaucoup travaillé sur la Tunisie, Paul Gauckler

[5] Je vous invite à ce sujet à lire l’excellent article publier par la revue online « Inkyfada » (ici)

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BUSUTTIL Michel 15/08/2015 18:31

Merci de cette suite

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