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01 Feb

Humeurs (3) : Paris : Saïd Bouamama et le rappeur Saïdou en procès : Que reste t-il des années 1980 ?

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #"Humeurs", #Chroniques sociales et politiques

Humeurs (3) : Paris : Saïd Bouamama et le rappeur Saïdou en procès : Que reste t-il des années 1980 ?

Humeurs (3) : Paris : Saïd Bouamama et le rappeur Saïdou en procès : Que reste t-il des années 1980 ?

Le 20 janvier 2015 Saïd Bouamama et le rappeur Saïdou du groupe Z.E.P. étaient jugés pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » sur une plainte de l’AGRIF, un groupe d’extrême droite. Le jugement sera rendu 19 mars prochain.

Moins de deux semaines après l’attentat contre Charlie-hebdo et l’hyper casher de la porte de Vincennes et la réponse donnée par l’extraordinaire mobilisation populaire du 11 janvier voilà donc un procès qui vient, comme on dit à point nommé pour nous rappeler quelques amères vérités et, peut être, nous aider à mieux comprendre ce qui se passe aujourd’hui.

Saïd Bouamama est un intellectuel engagé dans le combat de l’immigration depuis longtemps maintenant. Il est issu de cette génération de militants très actifs dans les années 1970-90 et tout particulièrement dans la dynamique des Marches contre le racisme (1983, 1984 et 1985). Les décennies 1970-90 ont été un creusé extraordinaire de luttes et d’initiatives citoyennes porté par les militant(e)s et les associations de jeunes (et de moins jeunes) issus de l’immigration. Une chose que l’on a trop tendance à oublier c’est le fait que ces nombreux acteurs de terrain étaient pratiquement tous et toutes des militants laïcs. Même si la question de la laïcité ne se posait pas en tant que telle à cette époque et pour cause car l’écrasante majorité de ces acteurs et de ces associations agissaient dans l’espace public et dans la société civile avec pour objectifs : l’égalité des droits, la justice, la citoyenneté.

Que n’a-t-on pas fait dans ces années 1980 pour éloigner et écarter le plus possible tous ces militants des lieux et centres de décisions. Et pourtant « on » ne s’est pas privé d’instrumentaliser leurs combats. Que n’a-t-on pas fait pour les déposséder non seulement de leurs combats et même de leur(s) mémoire(s). N’est-ce pas justement cette mémoire des luttes qui fait aujourd’hui tant défaut ? Tout a été fait, dans une formidable machination médiatico-politique, pour les reléguer dans les espaces secondaires et les marginaliser. Et à l’époque il ne s’agissait évidemment ni d’islamistes et encore moins de « jihadistes ». Ces qualificatifs n’existaient même pas à l’époque. Parce que les aspirations et les revendications étaient d’une autre nature. Il était alors question d’égalité des droits, de justice, de citoyenneté, de nouvelle citoyenneté même … Quant on parlait d’islam c’était surtout pour dénoncer le manque cruel de lieux de culte pour les pratiquants obligés de faire la prière dans des caves. Les aspirations et les revendications se situaient autant sur les plans économiques, sociaux, politiques que culturels au sens large du terme (prise en compte des identités multiples et diverses, mise à plat des conséquences de la colonisation, de l’esclavage …). Et elles étaient portées par des militants progressistes qui tentaient d’apporter des réponses innovantes et alternatives pour la citoyenneté voire même pour améliorer le fonctionnement de la démocratie pour tous et bien évidemment dans les quartiers populaires en particuliers. Illusions ?!

Mais le « tord » de ces jeunes (et moins jeunes) était leur intransigeance à ne pas se laisser déposséder de leurs combats. L’autonomie était leur leitmotiv. Leur « tord » était qu’ils n’acceptaient pas de servir de simples faire-valoir et ils entendaient être et les acteurs et les porteurs - avec tous ceux qui agissaient alors sur le terrain - de leurs combats pour l’égalité, la justice, la citoyenneté … Avec les autres bien sur mais à égalité de traitement et dans la dignité avec un refus quasi viscéral de la hogra (le mépris). Illusions ?!

Illusions, car d’autres ne l’ont pas entendu de cette oreille. Ces « autres » étaient la gauche de gouvernement en général et les socialistes en particulier surtout après leur arrivée au pouvoir en 1981. Sans même parler de la droite qui elle avait systématisé la relégation de l’immigration et des étrangers en programme politique. Mais la gauche de gouvernement a été plus ambigüe. Et l’espoir pourtant suscité en mai 1981 n’a pas durée longtemps. Certains décideurs ont visiblement eu peur de cette génération de militant(e)s qui affirmait haut et fort sa volonté d’autonomie. Qui plus est ces jeunes n’hésitaient pas, en portant fièrement un kéfié palestinien, à afficher leur sympathie pour une cause juste, la cause palestinienne. Une cause certes juste mais qui n’était pas du tout du goût de tous ! Cela a sans doute fait peur à certains qui craignaient de voir se développer, à leur gauche, un mouvement autonome issu des quartiers populaires. Commença alors, pour ceux qui s’en souviennent, l’épopée médiatico-politique de SOS-Racisme ou encore de France Plus.

Qui s’en souvient encore ? Qui se souvient du cycle des Marches (de 1983, 84 et 85), qui se souvient des Assises des associations de jeunes en 1984 à Lyon et St-Etienne, qui se souvient des Etats-généraux de l’immigration en 1987 et de Mémoire Fertile, du Comité contre la double-peine, du Mouvement de l’Immigration et des Banlieues, des campagnes Justice en Banlieues ou Résistance des banlieues, de J’y suis, j’y reste, des FSQP (Forum sociaux des quartiers populaires) … Qui se souvient de ce foisonnement et de cette diversité d’associations de jeunes qui faisaient la richesse et la vitalité des quartiers populaires[1] ?

Que reste t-il de cette période et de ces combats ? Que sont devenues ces centaines d’associations qui faisaient la fierté des jeunes et des familles des quartiers, qui constituaient de véritables espaces de liberté, d’apprentissage de la citoyenneté et du « vivre ensemble » ? Que sont devenus ces jeunes militant(e)s issus de l’immigration ? Car à de rares exceptions (et cela n’a concerné que les principaux responsables de SOS-Racisme de l’époque) aucun d’entres-eux n’a été « intégré » au système, et n’a trouvé grâce ou simplement reconnaissance dans les espaces des décideurs institutionnels. « On » les a (presque) eus à l’usure. La marginalisation et l’exclusion économiques, sociales, territoriales, et la hogra (le mépris) comme on disait alors… ne sont pas de simples slogans d’agitation mais des réalités bien plus profondes qu’on ne le croit. Et qui ont laissé des traces. Bien sur nombreux sont ceux qui résistent encore de nos jours. Et Saïd Bouamama en fait partie !

Mais nous sommes peut-être, aujourd’hui, en train de récolter les fruits amers des décennies précédentes et de payer les pots cassés de cette hogra !

D’autant que suite à la tuerie de Charlie Hebdo et de l’hyper Casher de Vincennes et l’injonction « si vous n’êtes pas Charlie, alors vous êtes …! » nous voilà peut-être entrés - avec ce qui apparaît de plus en plus comme une chasse ouverte et parfois sans discernement contre tout ce qui peut s’apparenter à de « l’apologie du … terrorisme » - nous voilà entrés dans un délire sécuritaire dont on ne mesure pas encore toutes les implications et les conséquences sur le « vivre ensemble ».

En attendant le 20 janvier 2015 Saïd Bouamama et le rappeur Saïdou du groupe Z.E.P. étaient jugés pour « injure publique » et « provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » sur une plainte de l’AGRIF, un groupe d’extrême droite. Le jugement sera rendu 19 mars prochain !

Mohsen Dridi

Le 31 janvier 2015

[1] telles que Association AGORA (Vaulx-en-Velin), Le Grain Magique (Saint-Étienne), Association Sahra (Marseille), Association Culture sans frontières (Cadillac), Association UTIS (Sarcelles), Associations Nahda (Nanterre), Association Sarcelles Jeunes (Sarcelles), Association Chabab (Nanterre), Association Arc-en-ciel (Noisy le sec), Jeunes de la Porte d’Aix (Marseille), Association IDRISS, Association des Jeunes de Cenon (AJC), Association Loisirs et Entraide (Bordeaux), Association Mixture (Villeneuve sur Lot), Association Can’Elles (Nice), Parfum de la Terre (Grenoble), Association Vivre (Marmande), Association des Femmes Maghrébines (AFM) (Toulouse), Association Vitécri (Toulouse), Association Oxy-Jeunes (Toulouse). Association Jeunes Contre la Galère (Pau), Association pour le Rassemblement des jeunes français musulmans (Gaillac), Association 2ème G (Montpellier), l’Association de la Nouvelle Génération Immigrée (ANGI) (Aubervilliers), Association Stop la Galère (Le Havre), Club de Jeunes des Francs-Moisins (Saint-Denis), ARAJ (Aulnay s/bois), Les Craignos (Wasemme/Lille), Femmes Arabes des Ulis, Associations des Femmes de Francs-Moisins (Saint-Denis), Association Gutenberg (Nanterre), AFRICA (La Courneuve), Collectif Jeunes de la région Parisienne, Comité National contre la double peine, Association Hors la zone, Jeunes arabes de Lyon et Banlieues (JALB), Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), Nanas Beurs (Paris), NEJMA (Salon de Provence), Texture (Lille), Association Miroir (Roubaix), SOS ça bouge (Bondy), SOS Avenir Minguettes (Lyon), Association Rencar (Nemours), Expression maghrébine au Féminin (EMAF) (Paris), l’Agence Im’média (Paris), Vivons ensemble (Mantes la Jolie), Zâama de banlieue (Lyon), Jeunes sans visa (Manosque), Association de la Deuxième génération sans frontière (Moulins), Aïcha, Ali et les autres (Nice), Al Amal (Marseille), Association Beur ici et maintenant ABIM (Levallois Perret), Club des jeunes Beurs (Les Ulis)… et bien d’autres encore. (cf. « L’immigration de A à Z » Mohsen Dridi.2007)

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