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20 Dec

2ème tour de la présidentielle : Marzouki le candidat anti système ?

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #"Humeurs", #Chroniques sociales et politiques

2ème tour de la présidentielle : Marzouki le candidat anti système ?

2ème tour de la présidentielle : Marzouki le candidat anti système ?

La bataille pour le second tour des élections présidentielles touche à sa fin. Les débats et les polémiques y sont allés de bon train. Même s’il y a eu ici et là (mais il faut le dire clairement il y en a eu davantage du côté des partisans du candidat M. Marzouki) de nombreux dérapages que d’aucuns mettent sur le compte de l’exaspération de la campagne électorale à l’approche de l’échéance fatidique. Soit et « C’est de bonne guerre » pourrait-on dire (à supposer qu’il y a des guerres « bonnes »). Il est vrai que dans un pays qui n’a jamais connu d’élections pluralistes et démocratiques cela constitue un signe encourageant pour la démocratie naissante.

Chacun a exprimé ses opinions en toute liberté et chacun a défendu son candidat. Et c’est tant mieux. Mais il est, également, de la responsabilité de tous et de chacun d’être attentif pour que rien ne soit fait pouvant porter atteinte au processus démocratique dans son ensemble surtout dans un pays où le dispositif est encore dans ses tous premiers balbutiements. Et surtout à ne pas rabaisser le débat par des invectives irrespectueuses et inutiles. Il y a des règles à respecter dans une démocratie comme dans la vie tout simplement. Des règles bien sur légales inscrites dans la loi mais également des règles éthiques et morales non écrites. Si cela est admis, sinon par tous, à tout le moins par la majorité, alors nous sommes dans la bonne voie. Mais …

J’ai déjà, pour ma part, annoncé la couleur pour le second tour et j’ai décidé de voter contre M. Marzouki. D’autres ont choisi, au contraire, de soutenir le candidat Marzouki et c’est leur droit. Et chacun explique, argumente et expose les raisons de son choix. Je vais donc en faire de même en espérant que la polémique ne prendra pas le dessus sur l’argumentation.

Le candidat M. Marzouki rempart contre … ?

Le candidat M. Marzouki se présente comme le rempart contre le « retour des partisans de l’ancien régime ».

N’est ce pas terrible et affligeant de se retrouver, quatre ans après la révolution, avec comme seule perspective que de faire barrage et empêcher le retour des « azlems » ?

Je trouve cela non seulement réducteur au regard de ce qui a été réalisé par la société tunisienne depuis le début de la révolution mais surtout contraire aux messages d’espoir pour l’avenir et pour la jeunesse que devrait envoyer et faire partager tout candidat qui participe aux premières élections libres, transparentes, pluralistes et démocratiques du pays.

Non pas que le candidat ne doit pas faire preuve de vigilance et alerter le pays et les citoyen(ne)s sur les risques éventuels d’un retour du despotisme. Au contraire c’est même une attitude et un réflexe que devraient avoir tous les candidats et même tous les politiques. Mais à trop s’enfermer (et enfermer les électeurs et le pays) dans cette posture quasi obsessionnelle est pour le moins inquiétant.

Mais plus important, me semble-t-il, est le fait que cette stratégie là et cette posture fonctionnent un peu comme l’arbre qui cache la forêt. Et elle donne l’impression de pêcher davantage par ce qu’elle occulte plus encore que par ce qu’elle dit explicitement. Je m’explique : Les fameux azlems de l’ancien régime ne sont-ils pas d’abord le produit (et en même temps les profiteurs bien sûr) d’un système global (mandhouma) où despotisme, répression, clientélisme et corruption fonctionnaient et s’alimentaient réciproquement. Bien sûr chacun des participants de ce système devra répondre, devant la justice, de sa responsabilité personnelle dans les dérives et les conséquences engendrés par ce système. Et la justice transitionnelle doit jouer son rôle. Néanmoins ce que semble occulter (volontairement ou involontairement) le message de cette stratégie c'est, me semble t-il, le fait de passer sous silence l’essentiel de ce sur quoi reposait ce système et cette mandhouma à savoir que pour fonctionner il fallait empêcher à tout prix les citoyen(ne)s et la société civile d’exister dans l’espace public et de manière autonome en tant que contre-pouvoir.

Le Parti-Etat avait tout fait, durant cinq décennies - et plus encore avec le régime prédateur sous Ben Ali - pour imposer son hégémonie sur l’ensemble de l’espace public. Ce Parti-Etat autoritaire, né au lendemain de l’indépendance, était devenu, au fil du temps, l’obstacle principal à l’émancipation et de la société civile et des tunisien(ne)s. Nulle évolution n’était dès lors possible sans la résolution de cette contradiction, sans que ne soit levé ce verrou. Il fallait, pour espérer une réelle émancipation, arracher de l’emprise de cet Etat de larges pans de l’espace public. Un tel phénomène n’est pas spécifique à la Tunisie et se constate dans toutes les sociétés non démocratiques (dans le monde arabe évidemment, dans les pays du sud, en Europe occidentale au 19ème siècle, dans l’Europe de l’est après 1989 …).

Et c’est justement ce verrou que la révolution tunisienne a fait sauter. La liberté d’expression et d’organisation, la société civile sont les acquis les plus immédiats et les plus visibles de ce bouleversement. Ils sont aussi parmi les principaux acteurs qui ont participé et permis les grandes avancées démocratiques dans le pays. Avec la nouvelle constitution votée à l’ANC, les instances constitutionnelles, les élections libres … ils constituent les meilleurs garants contre tout système despotique. Donc les garants non seulement contre le retour des azlams qui rêvent peut-être d’une restauration pure et simple de l’ancien régime mais surtout contre toutes velléités de quiconque voudrait mettre en place un système despotisme ou une nouvelle dictature.

Et c’est justement l’existence de ces contre-pouvoirs et de ces pare-feux qui peut nous prémunir de la dictature et rendre pérenne la démocratie.

La démocratie pour se pérenniser doit s’enraciner dans un système où l’Etat de droit et la séparation des pouvoir en constituent le principe de base. Encore faut-il, pour que le dispositif fonctionne, que les personnes qui seront appelées à le mettre en œuvre soient elles-mêmes profondément convaincues de la nécessité impérieuse de respecter la règle du jeu. C’est-à-dire qu’il faut que s’instaure une culture non seulement du respect des institutions et de leur continuité mais encore du respect des droits et des libertés des citoyen(e)s.

En clair il faut que pouvoir et contre-pouvoir s'acceptent en tant que vis à vis et admettent cette dialectique où ils sont tantôt en conflit et tantôt en négociation. Dans une démocratie l'existence de l'un dépend de l'existence de l'autre.

Or ce n'est malheureusement pas le message que véhicule et que cherche à transmettre le candidat M. Marzouki. En se présentant comme l'unique rempart face aux azlams de l'ancien régime M. Marzouki renvoi du même coup aux tunisien(ne)s ce remake de l'homme providentiel. Après le « combattant suprême » voilà donc le « sauveur suprême » !

Ceci étant il me faut admettre que cette démarche anachronique s'applique tout autant à son adversaire BCE qui n'hésite pas à jouer sur les clichés rétro et jusqu'aux mimiques du bourguibisme pour gagner la sympathie de certains électeurs et électrices. Au révolutionnarisme boutefeu du candidat MMM fait face le paternalisme condescendant de BCE. La société tunisienne du 21ème siècle n'a envie ni du révolutionarisme de l'un ni du paternalisme de l'autre. La révolution est passée par là !

En attendant M. Marzouki peut continuer à se présenter comme le seul rempart contre les azlams. C'est son droit le plus absolu. Mais …

Le candidat M. Marzouki défenseur des droits de l’homme … ?

Par ailleurs le candidat M. Marzouki s'appui également sur son passé de défenseur des droits de l'homme pour expliquer qu'il est le mieux placé pour la présidence de la république. Soit et d'ailleurs nul ne peut et n'entend lui nier ce fait. Cependant nombreux sont ceux qui n’ont pas manqué de lui rappeler cette amère vérité que d'autres avant lui étaient aussi des défenseurs des droits de l'homme et, une fois au pouvoir, se sont transformés en dictateurs.

Mais ne faisons pas un procès d'intention à M. Marzouki.

Cependant il me semble impératif de rappeler quelques éléments importants dans ce débat. Dans les combats pour les libertés et les droits de l'homme il y a toujours eu des personnalités qui arrivent à incarner ces combats et en être les porte-drapeaux. Mais nous savons tous, et les militants de la société civile en premier lieu le savent mieux que quiconque, que c'est toujours en s'appuyant sur un travail collectif préalable et oh combien important que ce combat se mène grâce au travail volontaire de dizaines de militant(e)s et le plus souvent dans l’anonymat. Qui plus est, non seulement ce combat est toujours un travail collectif dans telle ou telle mouvement ou association mais il est également le fruit d'un important et incessant travail en réseau avec d'autres mouvements de la société civile. Chaque victoire ou avancement dans ce combat est le résultat d’une accumulation, dans la durée, de travail et d’énergie de dizaines de militants qui n’attendent souvent rien en retour sauf la satisfaction d’avoir rendu justice à des gens et à la collectivité. Et souvent au détriment de la vie personnelle et familiale.

M.Marzouki s’est fait connaître dans le passé comme défenseur des droits de l’homme. Il a été président de la LTDH dans les années d’affrontement avec le régime policier de Ben Ali. Il s’est à plusieurs reprises exprimé par ses écrits, ses interventions télé … ouvertement contre la dictature. Nul ne lui contestera ses prises de position courageuses. Cependant il n’a pas été le seul à avoir agit ainsi. Et pour être tout à fait franc ce qu’il a fait apparaît comme infime en comparaison à d’autres figures et militant(e)s démocrates qui ont eu à subir dans leur chair la répression de la dictature.

A son retour en Tunisie, après la révolution, M.Marzouki s’est mis en tête de (et n’a cessé de répéter à qui voulait l’entendre) devenir président (sic). C’était là une première alerte qui aurait du nous inquiéter. Et de fait M.Marzouki est devenu président de la république suite à l’élection de l’ANC en octobre 2011 et la constitution de la troïka. Mais il l’est devenu par la seule volonté d’Ennahda. Mais l’essentiel n’est pas là.

Ce qui est important à relever c’est qu’une fois promu président M.Marzouki n’est que très rarement intervenu ou fait allusion aux droits humains auxquels il semblait si attaché auparavant. De plus il n’a jamais vraiment cherché, au cours de ses trois années de présidence provisoire, à mettre en valeur le rôle et le travail accomplis par les associations de la société civile. Aucune des associations ou ONG tunisiennes – les nouvelles nées avec la révolution ou même les plus anciennes avec lesquelles M.Marzouki avait mené le combat – n’a trouvé grâce à ses yeux. Pourtant même symbolique un tel geste aurait été d’une grande importance et interprété comme un encouragement à l’action et au rôle joués par la société civile. Et en retour elles lui rendent bien puisque aucune parmi celles-ci n’a retrouvé dans le président sortant et/ou dans le candidat ce défenseur des droits de l’homme qu’était le militant M.Marzouki.

Bien au contraire M.Marzouki n’a eu de cesse de mettre en valeur les apprentis sorciers et les partisans de la violence et presque tous les ultras que compte le pays (les LPR, les prêcheurs salafo-jihadistes …) qu’il a accueilli en grande pompe au palais de Carthage. Bonjour les symboles !

En attendant le candidat M. Marzouki peut continuer à se présenter comme le seul défenseur des droits de l’homme, c’est son droit. Mais …

M. Marzouki le candidat anti système !

Si l’on ajoute à cela les autres postures et thèmes favoris du candidat M. Marzouki (les régions du sud et de l’est marginalisées en opposition à la capitale et au littoral, le « vrai » peuple quand il s’adresse à ses partisans et électeurs en opposition aux autres qui représenteraient les « élites », les insinuations répétées en vue de semer le doute à propos des élections (ISIE, Tribunal administratif), son attitude systématique contre le dialogue national initié par le quartet, son absence remarqué à l’ouverture de l’Assemblée des représentants du peuple ARP au « prétexte » qu’il n’avait pas été invité, l’obstruction systématique dans le fonctionnement des institutions de l’Etat et vers lequel semble s’orienter le CPR et Marzouki, l’utilisation illégale des archives de la présidence contre les adversaires, le « fameux » livre noir …) on s’aperçoit que M. Marzouki et ses principaux soutiens ont choisi de faire feu de tout bois et de privilégier la posture du candidat anti système parallèlement à celui de la victime. Seul contre tous !

Les élections de 2011 avaient déjà montré qu’il y avait dans le pays un sentiment profond de rejet contre le régime de Ben Ali et même au-delà contre le système instauré depuis Bourguiba. Le nombre important de non-inscrits, l’abstention d’une part le vote pour Ennahda, le CPR, Ettakatol et pour les listes indépendantes de l’autre étaient déjà les signes avant coureurs de cette défiance à l’égard du système en place (ici). Une sorte de « tous pourris », bien connu en France et en Europe dans les milieux d’extrême-droite, relooké à la réalité tunisienne.

Les élections de 2014 ne font peut être pas exception à ce constat et viennent confirmer cette attitude de défi – voire de rupture - à l’égard du système. Qu’il s’agisse du nombre important des non-inscrits sur les listes électorales, de l’abstention ou encore du choix d’une grande partie des électeurs d’Ennahda de se porter sur le candidat M. Marzouki au premier tour des présidentielles … tous ces facteurs expriment peut être cette défiance à l’égard du système, de tout le système y compris même celui issu de la Troïka. Et c’est semble t-il sur cette vague de défiance que le candidat Marzouki a choisi de surfer. M. Marzouki a choisi de se positionner comme le pourfendeur du système et le rassembleur de tous les « antis ». Y compris même en jouant sur les plates-bandes d’Ennahda non seulement pour le second tour des élections mais aussi et peut-être surtout dans la perspective de l’après élection dans le cas où le verdict des urnes lui serait défavorable. Il donne l’impression d’être prêt à jeter non seulement le bébé avec l’eau du bain comme on dit mais la baignoire avec !

Sommes-nous alors en train d’assister à l’émergence, en Tunisie, d’un mouvement fasciste d’extrême-droite, un mouvement fourre-tout où l’on retrouve pêle-mêle populisme anti élites, régionalisme, Aarouchïa, islamisme radical, violence … ? Bref tous les ingrédients des mouvements d’extrême-droite comme cela s’est passé en Europe ou en Amérique latine.

Auquel cas M. Marzouki et ses soutiens prennent là une très lourde responsabilité. Mais ne faisons pas de procès d’intention à M. Marzouki et attendons de voir comment va se recomposer le paysage politique et social du pays au cours du quinquennat qui s’annonce.

Voilà pourquoi, entre autres raisons, j’ai choisi de m’opposer au candidat de la haine et de la division et de voter CONTRE Marzouki le 21 décembre 2014 !

Mais il n’est absolument pas question de donner quelque chèque en blanc à BCE où à Nida-Tounès. La gauche comme la société civile doit juger « sur pièce » le programme de la nouvelle majorité à l’ARP. Et la lutte contre les inégalités sociales et territoriales doit être l’un des grands chantiers du pays et une priorité incontournable.

Mohsen Dridi

Le 19 décembre 2014

La photo est tirée de huffpostmaghreb
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