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15 Oct

De la violence au djihadisme : Chronologie d’une dérive (I)

Publié par menzelbourguiba-ex-ferryville.over-blog.fr  - Catégories :  #Chroniques sociales et politiques

De la violence au djihadisme : Chronologie d’une dérive (I)

Le texte ci-dessous a été rédigé en août / septembre 2013. Depuis des évènements importants ont eu lieu en Tunisie et notamment le mouvement « Erahil » déclenché par un certain nombre d’élu-es de l’ANC suite à l’assassinat de Mohamed Brahmi et des 8 soldats à Chaambi. Cette nouvelle donne et les préparatifs pour l’organisation d’un dialogue national à l’initiative de l’UGTT, l’UTICA, la LTDH et l’Ordre des avocats annoncent peut-être d’importantes modifications dans le paysage politique tunisien.

Un élément nouveau cependant semble se dessiner – concomitant aux atermoiements de la troïka qui cherche à reporter le plus tard possible le démarrage du dialogue national – c’est cette nouvelle stratégie qui prend la forme d’un véritable acharnement judiciaire contre les journalistes, les artistes, les responsables des syndicats de policiers … stratégie de la répression qui agit comme une boucle qui reviendrait à son point de départ après avoir suivi plusieurs cycles successifs.

Cela signifie t-il que le pouvoir d’Ennahda cherche à remettre au goût du jour cette bonne vieille recette tant appréciée des régimes autoritaires et qui consiste à détourner l’attention de l’opinion publique en jetant en pâture - et en premier lieu aux membres radicaux du mouvement et sympathisants avides de revanche - tous ceux qui osent lui tenir tête : les journalistes, les artistes, les syndicalistes… ? Une sorte de répression soft et « légale » !

Mais cela change t-il pour autant la réalité de cet enchaînement de la violence subie par le pays au cours de ces deux années passées ? Ou même de cette périodisation par cycle ? Pas si sûr ! D’autant que cette approche cherche à décrypter et comprendre les liaisons dangereuses qu’entretient le mouvement Ennahda avec les groupes qui ont choisi d’utiliser la violence physique et/ou le terrorisme pour régler les questions politiques.

Les historiens, on le sait, privilégient le temps long pour pouvoir tirer des enseignements de leur travail. Mais comme je ne suis pas historien je peux me permettre ce détour sur le court terme.

Mohsen Dridi

Le 16 octobre 2013

De la violence au djihadisme : Chronologie d’une dérive (I)

Le 14 janvier 2011 Ben Ali s’enfuit pour l’Arabie Saoudite. L’insurrection populaire qui a commencé le 17 décembre 2010 a eu raison du dictateur et de ces proches. Déjà fortement ébranlé par la révolte du bassin minier en 2008 le dictateur a fini par être dégagé deux ans plus tard. La Tunisie entrait ainsi dans un processus révolutionnaire qui devait déboucher sur les premières élections libres et démocratiques d’octobre 2011. Liberté, dignité, justice sociale telles ont été les aspirations profondes de la révolution en Tunisie, en tout cas pour l’écrasante majorité des insurgés qui ont affronté le régime. Une autre dimension est également à mettre en évidence dans cette révolution c’est son caractère relativement pacifique.

Et pourtant … Un phénomène commençait néanmoins à pointer son hideux visage, à rebours non seulement de ce caractère (relativement) pacifique de la révolution mais également des habitudes et des traditions de la société tunisienne qui, du coup, découvrait, effarée, qu’elle renfermait, en son sein, un potentiel de violence, jusque là contenu, mais qui n’attendait que l’occasion d’éclater. Et cela dès le 18 mai 2012 à Rouhia (dans la région de Siliana)[1] soit à peine quatre mois après le départ de Ben-Ali.

Cela intervient, il est vrai, dans un contexte particulier au cours duquel la Tunisie connait un certain relâchement sécuritaire inévitable après une révolution. Et c’est également dans ce contexte que le pays s’attèle à mettre en marche - malgré les difficultés et, cependant, dans des conditions relativement pacifiques faut-il le rappeler - sa transition politique. L’ISIE (Instance supérieure indépendante des élections), l’organe chargé des élections est d’ailleurs constituée justement le … 18 mai. Sans aller jusqu’à affirmer qu’il y a un lien de cause à effet entre l’attentat de Rouhia et la constitution de l’ISIE on ne peut cependant oublier le fait que le terrorisme jihadiste considère le suffrage du peuple comme une hérésie qu’il faut refuser par principe et à combattre donc. Disons « simplement » que nous sommes dans un processus logique puisque le terrorisme jihadiste (qui est l’une des formes qu’a pris la contre-révolution en Tunisie comme dans le reste du monde arabe) s’attaque à la révolution de manière globale autant dans son contenu et ses aspirations que dans ses moyens et formes d’expression. Il est dès lors évident par exemple que cette contre-révolution a tout intérêt à l’introduction (ou plutôt l’intrusion) de la violence armée dans une insurrection populaire, civile et, qui plus est, pacifique.

Les évènements de Rouhia sonnent, de ce fait, presque comme le prélude à une vague de violence initiée par la mouvance salafiste radicale notamment. En effet deux jours seulement après ces évènements, le 20 mai 2011, se tient à Kairouan un grand rassemblement du mouvement Ansar Echaria Tunisie de Abou Iyadh rassemblant plusieurs milliers de ses partisans brandissant sabres et drapeaux noirs. Rappelons que ce groupe a été constitué un mois auparavant[2] et avait bien évidemment largement profité de l’amnistie générale[3] et de la liberté de mouvement et d’expression que connaissait le pays depuis le 14 janvier 2011.

Bref la Tunisie se retrouve, quelques mois seulement après le bouleversement du 14 janvier, à devoir gérer un phénomène auquel elle était peu préparé : La violence !

Dès lors comment comprendre et interpréter ce phénomène et ces évènements, quels agencements entres eux et quelle lecture peut-on faire de leur déroulement dans le temps ainsi que dans leurs relations bien sûr avec la situation politique du pays voire dans le contexte régional (la guerre au Mali, la situation en Libye et en Egypte …). Peut-on par exemple trouver une périodisation qui pourrait expliquer ces évènements et leur donner un sens ? Faut-il pour cela davantage privilégier l’origine des auteurs de cette violence et de leurs stratégies et agenda propres (selon qu’il s’agit de salafistes, des LPR, des jihadistes …) pour en démêler les fils ou faut-il chercher les causes en rapport direct avec le contexte intérieur tunisien et les débats en cours (les élections, la constitution, la violence …).

  • La misère et la paupérisation sont, dit-on, la source de la violence ! Peut-être mais alors pourquoi cette misère, encore plus atroce dans d’autres contrées de par le monde, n’a-t-elle pas engendré le terrorisme[4] ?

  • Autre explication, la répression brutale et la politique de la punition collective contre les islamistes sous le régime de Ben Ali serait à l’origine de la radicalisation d’une partie des victimes et de leurs proches[5]. Aucun doute à cela mais à elle seule elle n’explique ni ne justifie, là non plus, le recours au jihadisme et surtout son ampleur[6].

  • Autre argument également, concernant cette fois l’influence des centaines de chaînes satellitaires et de leurs messages, lesquelles auraient, depuis les années 1990, participé à un véritable « formatage » des esprits facilitant le passage de certains au terrorisme[7]. Nul ne peut nier cette influence mais celle-ci ne pouvait vraiment faire la démonstration de sa réelle efficacité en Tunisie que si l’on prend en compte, dans le même temps, le bilan légué par plus de vingt ans de régime Ben Ali qui a vidé de son sens, à l’exception de l’institution sécuritaire, le travail et le rôle d’accompagnement des autres institutions de l’Etat en direction des populations et des régions défavorisées notamment dans les domaines sociaux, éducatifs et culturels. Ben Ali et son système ont défait ce que l’Etat tunisien a construit au cours des trois premières décennies de l’indépendance.

Sans doute est-ce dans la combinaison de tous ces facteurs qu’il faut rechercher l’explication de ce glissement vers la violence et le terrorisme. Je laisserais donc aux historiens le soin de décrypter les causes profondes et les évolutions d’un tel phénomène.

Pour ma part j’ai tendance à considérer, compte tenu des éléments et des faits on ne peut plus avérés, que Ennahda porte la lourde responsabilité de la grave situation sécuritaire dans laquelle se trouve le pays depuis les élections de 2011. Pour étayer mon propos voici quelques éléments politiques et chronologiques qui ont particulièrement attiré mon attention et que je vous livre ici tels quels. La lecture que je fais de ces évènements découle de la nature des relations pour le moins ambigües, ambivalentes et en tout cas troublantes entre Ennahda et les groupes salafistes et jihadistes. Le pays apparaît dès lors comme pris en tenaille et surtout en otage et chaque rupture dans les « négociations » entre Ennahda et la mouvance salafiste jihadiste donne lieu à un regain de violence voire pire au recours aux assassinats politiques. Lecture nécessairement partielle j’en conviens. Cependant la question se pose et l’interrogation est tout ce qu’il y a de plus légitime !

Une chronologie de la violence en trois temps ?!

1/ Avant les élections d’octobre 2011 : Quand le salafisme de rue est banalisé et courtisé

Dès le mois de juin 2011, nous allons assister à une série d’actions violentes qui sont principalement le fait de groupes se réclamant de la mouvance salafiste avec pour cibles tantôt des artistes, des médias, des instituts universitaires … La question du niquab pour les étudiantes d’une part et la dénonciation de ce qu’ils considèrent comme atteinte au sacré de l’autre seront les prétextes invoqués par les groupes salafistes pour justifier leurs actions violentes. C’est aussi dans ce contexte tendu que l’on va voir se multiplier les visites des prédicateurs étrangers venant « enseigner » leurs conceptions de l’islam aux Tunisien-nes. Certains, dans un tel contexte, n’hésitent pas à faire, à leur tour, le parallèle entre ces actions violentes et la campagne électorale y voyant même là l’explication qui a précipité, en tout cas accentué, la victoire d’Ennahda avec le score que l’on sait. Bien sûr il y a eu dans le même temps, faut-il le rappeler, les procès et les condamnations par les tribunaux militaires des membres de l’ancien régime et des proches de Ben Ali.

Tel est le climat général du pays au cours de cette toute première phase de transition.

J’ai pu ainsi pour ma part identifier moins d’une dizaine d’actions de nature violente entre juin et décembre 2011 c’est-à-dire jusqu’aux élections et l’installation de la troïka au commandes :

  • Le 26 juin Des salafistes attaquent la salle de cinéma Afric’art.
  • Le 16 juillet : Les affrontements violents, suite à l’intervention policière de Kasba III, qui on éclaté à Menzel Bourguiba, Cité Ettadhamen, Kairouan, Sidi Hassine et autres ont ciblé les postes de police ainsi que des locaux commerciaux.
  • 15 septembre 2011 : Des individus, se prévalant de l’Islam, s’introduisent de force dans la Basilique antique du Kef dans le but de la détruire.
  • Le 9 octobre 2011: Attaque des locaux de Nessma TV à Tunis après le passage du film iranien Persépolis.
  • Le 10 octobre : Un groupe d'islamistes radicaux a fait une violente irruption mercredi dans la faculté de lettres de Sousse pour tenter d'imposer l'inscription d'étudiantes portant le niqab.
  • Le 21 octobre 2011: Alors que plusieurs manifestations ont lieu dans Tunis pour dénoncer le film Persépolis une attaque du domicile du PDG de la chaine de TV Nessma.
  • Le 28 novembre : Des étudiants salafistes observent un sit-in devant le bureau du doyen de la Faculté des lettres de la Manouba en protestation contre la décision du conseil scientifique d'interdire l'accès d'étudiantes portant le niqab aux salles d'examen.
  • En décembre 2011, à Meknassi, les membres de la troupe musicale Ouled al-Manajem sont pris à partie.

Ce qui apparaît assez nettement, à mes yeux en tout cas, quant on observe ces évènements et ceux qui vont suivre dans leur déroulement et leur évolution, c’est qu’il y a comme un premier cycle de violence qui débute approximativement en mai 2011 et qui s’achève avec les élections et l’arrivée d’Ennahda et de la troïka au pouvoir à la fin de l’année. Ce premier cycle de violence en annonce donc un second lequel va, sinon changer la nature de celle-ci, en tout cas l’accélérer, l’intensifier et la diversifier. Ce second cycle commence selon moi dès janvier 2012 et, va atteindre son point culminant en septembre 2012 avec l’attaque contre l’ambassade des USA. Attention toutefois il ne faut pas y voir là une stratégie réfléchie, planifiée et organisée dans ces moindres détails. La part d’impondérable n’est pas à exclure. Mais le constat est là et les faits incontestables !

(à suivre…)

[1] A Rouhia le 18 mai 2012 un attentat est organisé par des terroristes au cours duquel deux militaires ainsi que deux jihadistes seront tués. Il faut rappeler cependant que cette région de Rouhia faisait l’objet depuis le début du mois d’une attention particulière de l’armée et de la garde nationale à la recherche de groupes armées. Un phénomène donc pas tout à fait nouveau mais qui jusque là était du ressort exclusif des brigades anti terroristes

[2] Après le départ de Ben Ali, le gouvernement tunisien de transition a libéré un grand nombre de prisonniers politiques appartenant à la mouvance islamiste. Plusieurs vétérans jihadistes avec une expérience de combat en Afghanistan ont bénéficié de cette amnistie, parmi lesquels se trouve Seifallah Ben Hassine, plus connu sous le pseudonyme Abou Iyadh al-Tounisi, le stratège charismatique à l’origine de la fondation d’AST en avril 2011. Abou Iyadh doit son nom de guerre à ses années de lutte en Afghanistan où il a constitué le Groupe Combattant Tunisian (GCT), une cellule terroriste proche d’al-Qaeda basée à Jalalabad. Arrêté en Turquie en 2003 pour son implication dans l’assassinat du Commandant Massoud deux jours avant les attaques du 11 septembre 2001, Abou Iyadh est extradé vers la Tunisie où la justice le condamne à une peine de 43 ans d’emprisonnement. Libéré par la révolution, Abou Iyadh capitalise sur le réseau qu’il s’est constitué parmi les détenus ainsi que sur la gloire qui se rattache à son statut de vétéran jihadiste. (cf Institut Kherredine)

[3] L’amnistie générale décrété le 20 février 2011 n’est en fait entrée en vigueur qu’après la démission de l’ancien premier ministre Mohamed Ghanouchi. Ainsi selon Crisisgroup « 1 200 salafistes dont 300 ont combattu en Afghanistan, en Irak, au Yémen et en Somalie quittent la prison ». Cette libération concernera également les jihadistes condamnés dans le cadre de l’affaire de la fusillade de Soliman. En tout cette loi aurait concerné au total entre 10000 et 12000 personnes (dont plus de 4.500 ont été intégrés à la fonction publique). Si le principe de l’amnistie générale n’est pas à remettre en cause, par ailleurs une des plus ancienne revendications des démocrates en Tunisie, ce qui interroge par contre c’est la manière et les conditions dont cette amnistie a été menée.

[4] S’il est vrai que le jihadisme, comme le salafisme recrutent surtout dans les quartiers défavorisés et désertés par les services de l’Etat et donc auprès des jeunes gens qui y vivent … il a été également démontré que de nombreux activistes de ces mouvements (et d’ailleurs plus largement dans les mouvements islamistes), loin d’être des exclus sont de purs produits du système éducatif dans le monde arabe, ont suivi des études plutôt dans les filières scientifiques et technologiques (ingénieurs, médecins, physiciens, informaticiens …).

[5] Dans les années 1970 la gauche révolutionnaire qui a subit une répression féroce et qui a connu les geôles du régime de Bourguiba n’a pas basculé, elle, dans la violence et encore moins dans le terrorisme. La répression n’explique pas tout, loin s’en faut !

[6] Selon les autorités tunisiennes il y aurait environ huit cents Tunisiens qui combattraient dans les rangs jihadistes en Syrie (ce chiffre a été annoncé par le ministre tunisien des affaires étrangères qui précise néanmoins qu’il y a quelque 1500 Takfiris qui se trouveraient, en Syrie. Une autre source indique mais de manière plus générale « les Salafistes réformistes étaient évalués autour de 8 000 individus engagés dans le mouvement et de quelques dizaines de milliers de sympathisants évalués entre 30 000 et 40 000 et que le nombre des Salafistes jihadistes, principalement ceux de la mouvance « Ansar Charia » était entre 3000 et 4 000 individus (cf. Le Temps)

[7] Plus de 150 chaînes satellitaires faisant de la propagande ont été répertorié.

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